Attention voici les plans secrets de l’Europe sur la Libye, disait Wikileaks. Vraiment ?

Tel un illusionniste, Wikileaks imagine à partir d'un rapport d'EUNAVFOR MED, l'Europe en train de préparer des plans secrets pour intervenir en Libye. La réalité est plus prosaïque. Car l'Europe au quotidien ce n'est pas la "situation room"  de Obama romancée  (crédit US Gov)
Tel un illusionniste, Wikileaks imagine à partir d’un rapport d’EUNAVFOR MED, l’Europe en train de préparer des plans secrets pour intervenir en Libye. La réalité est plus prosaïque. Car l’Europe au quotidien ce n’est pas la « situation room » de Obama romancée (crédit US Gov)

(B2) Les documents ‘leakés’ par Wikileaks sont toujours intéressants. Le commentaire qui les accompagne l’est souvent moins, voire pas du tout. La livraison du site de « documents » en témoigne. VOICI un « document secret » qui révèle les plans de l’Union européenne pour une intervention militaire contre les bateaux de réfugiés en Libye et en Méditerranée ! annonce fièrement le site spécialisé dans la révélation de documents, évoquant l’opération Sophia (EUNAVFOR Med).

The classified report about the first six month of Operation SOPHIA, the EU military intervention against « refugee boats » in Libya and the Mediterranean.

Une action contre les bateaux ou contre les bateaux de réfugiés

Cela n’a rien à voir avec la réalité. Ce n’est pas sérieux, sur le plan des faits, ni même des opinions. Nous l’avons déjà écrit. Il n’y a pas « d’intervention » européenne, et encore moins « contre les bateaux de réfugiés ».

Wikileaks joue sur les mots : l’action d’EUNAVFOR a lieu contre les bateaux qui servent à transporter les réfugiés ou de migrants, mais contre les réfugiés ou les migrants. Les navires européens d’EUNAVFOR Med font régulièrement du sauvetage en mer. Ce qui n’est pas leur mission première. Et celle-ci est d’ailleurs très discutée au sein des Etats membres européens qui ne partagent pas tous cette priorité (1).

La mission première de l’opération Sophia vise les trafiquants. Et il n’a jamais été question de tirer sur des réfugiés. Mais de détruire les navires — une fois les réfugiés pris à bord — pour éviter qu’ils resservent pour les trafiquants. C’est tout de même différent. Et c’est tout simplement la transposition en mer ce qui se passe sur terre quand une arme est saisie aux mains d’un délinquant, on détruit l’arme (on ne tue pas l’otage).

La volonté de désinformer plutôt que d’informer

Pour un site comme Wikileaks qui se vante d’amener de la transparence, de la démocratie, se répandre en de tels propos, semant la confusion, est assez difficilement justifiable. On est plus proche de la fausse information, de la désinformation, de la propagation de fausses nouvelles que de l’information objective, saine et intéressante. Le dessin qui illustre le propos confirme cette volonté de semer la confusion. Non content de cette fausse affirmation, le site va plus loin en pointant du doigt quelques points qui lui paraissent « formidables ».

It gives refugee flow statistics and outlines the performed and planned operation phases (1, 2A, 2B and 3), the corresponding activities of the joint EU forces operating in the Mediterranean and the future strategies for the operation.

Un secret bien éventé !

Le document ‘secret’ n’a rien de secret, du moins sur ces points du phasage et de la future stratégie de l’opération. Ce sont ni plus ni moins que les objectifs définis, très officiellement par les 28 ministres des Affaires étrangères et de la Défense en mai 2015, puis endossés par le Conseil européen. La décision qui transcrit cette stratégie a même été publiée au journal officiel, et traduite dans plus de 20 langues (Lire ici en français ou en anglais). Plusieurs communiqués de presse ont été publiés (voir ici ). Et, pour ceux qui ne savent pas lire le JO ni les communiqués officiels, nous avons abondamment commenté ce texte comme cette stratégie (2).

Du sensationnalisme de bas étage

Parler de document secret, sous entendus les plans secrets de l’UE, c’est du sensationnalisme, ce n’est pas de l’information. Ce n’est pas la première fois que Wikileaks se trompe totalement sur la nature et le sens de ces documents (Lire : Le plan d’opération d’EUNAVFOR Med révélé par Wikileaks. Vraiment ?). Au point qu’on peut se demander si les personnes qui publient ses documents savent vraiment lire ou veulent vraiment diffuser de la communication ou se faire mousser. En revanche… s’ils avaient poursuivi leur lecture plus loin, ils auraient pu découvrir quelques pépites, beaucoup moins sensationnelles certes mais sûrement plus intéressantes et réelles (3). Quant à l’intervention en Libye, oui elle se prépare, mais de façon bien différente. Et ce n’est pas l’Union européenne — n’en déplaise à Wikileaks ni même les Européens — qui en tiennent tous les cordons (Lire notamment : Une intervention en Libye se prépare.. Mais laquelle ?)

 

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Cette mission de sauvetage – très mise en valeur par l’Allemagne ou les pays nordiques – n’est pas toujours très partagée par tous les pays de l’Union européenne. Certains responsables politiques estiment qu’elle favorise l’arrivée de migrants ou de réfugiés au lieu de les dissuader (un point de vue qui peut être discuté). Certains pays (France, Royaume-Uni en particulier) voudraient que l’action soit plus robuste qu’aujourd’hui qu’ils trouvent « molle » face au trafic.

(2) Lire notamment notre dossier complet N°27. Aller traquer les trafiquants d’êtres humains en Méditerranée, une longue prise de conscience (Opération Sophia EUNAVFOR MED)

(3) Lire notamment : Les « vraies » conditions pour passer en phase 2B et 3 * ou (agrémentée avec d’autres informations : Route de la Méditerranée centrale. La Tripolitaine vit du trafic

Lire aussi :

 

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).