A Amari, les F-16 veillent au grain… russe

A Amari, les F-16 veillent au grain… russe

Share
OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Un F-16 (© NGV / B2)

(B2 à Ämari) Durant 4 mois, les F-16 belges ont pris leur envol ou sont venus se garer sur cette base aérienne d’Ämari, de l’armée estonienne, située à quelques encâblures de la mer. Leur mission — la surveillance aérienne de l’espace baltique — se termine pour laisser la place aux pilotes britanniques qui vont prendre leur « quart » pour les quatre prochains mois.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Le slogan du matériel de la RAF arrivé sur place. Un hommage à peine ironique à Madame de Pompadour © NGV / B2

Une base toute neuve

Fraichement remise à niveau, avec des bâtiments tout neufs, la base d’Ämari accueille tour à tour (tous les 4 mois), normalement, les contingents de l’Alliance atlantique chargé d’assurer la surveillance aérienne du petit Etat balte de 1,7 millions d’habitants. Les Belges ne sont pas encore repartis que les Britanniques commencent à arriver. Un petit détachement du 140e EAW (Expeditionary Air Wing), que j’ai pu croiser, et du 617e Squadron sont déjà sur place. Avec un slogan qui sonne (en français svp) : « Après moi, le déluge ! »

Un renforcement de la surveillance aérienne sur la Baltique

Depuis 2014, en effet, l’Alliance Atlantique a décidé de renforcer la surveillance aérienne des pays baltes. Là où une seule patrouille, basée à Šiauliai (en Lituanie), suffisait dans le passé, aujourd’hui il y en a trois de permanence, de façon simultanée : les Espagnols à Šiauliai, les Polonais à Malbork, en Pologne, et les Belges à Amari en Estonie. Ce qui permet de bien surveiller le grand voisin russe ! Cette zone est « stratégique » confie le commandant Philippe, chef du détachement opérationnel (DOO) belge d’EAPM (Enhanced Air Policing). « Nous sommes tout au nord, tout près de la Russie ».

Douze alertes en quatre mois

En quatre mois, les avions belges sont ainsi partis 12 fois en « A Scramble », en intervention. 2 fois en janvier, 1 fois en février, 3 fois en mars, 6 fois en avril. Un assez faible nombre d’alertes, dû « sans doute au mois d’hiver » explique un officier. « C’est comme le sol, l’activité est un peu gelée ». Ces quatre mois ont été assez difficiles pour les pilotes et mécanos belges avec un temps bien rude, à l’estonienne. Une température moyenne de -10°, avec des pointes de -30°, une neige qui tombait drue certains jours. Des conditions auxquels les équipages de l’ouest du continent ne sont pas forcément habitués, ni dotés de l’équipement.

Une surveillance par radars complète

La surveillance est effectuée par les radars estoniens dont la zone de couverture embrasse tout le pays, une partie de la Lettonie et… une partie de la zone russe. Ils sont reliés avec les autres radars des pays baltes (Lettonie et Lituanie). Ce qui permet d’avoir une couverture complète de la zone. « On partage toutes les informations, à travers le système de l’OTAN » jusqu’au CAOC de Ramstein qui assure la fusion des informations. Le radar estonien, situé le plus au nord, permet « d’accrocher » les avions russes dès leur départ.

Un trajet classique des avions russes du nord vers Kaliningrad © NGV/ B2

Une liaison régulière vers Kaliningrad

Les avions russes décollent généralement de Russie. Ils effectuent une boucle par la mer, plus ou moins au-dessus des eaux internationales, pour relier Kaliningrad (anciennement Königsberg). Des vols « domestiques » qui ont bien d’autres objectifs également : « intimider » un peu sans doute mais surtout faire sentir la présence russe sûrement et recueillir des informations sans doute.

La disproportion des forces

Le commandement de la première région aérienne russe dispose, en effet, d’une force notable : près de 600 appareils. La Russie aligne ainsi de 291 avions de combat : 168 chasseurs (Mig-29 Mig 25 RB et Su-24 Mr), 63 bombardiers (SU-24M Fencer et Su-34 Fullback), 60 avions de reconnaissance (Mig-31 et Su-27 Flanker) — et 259 hélicoptères : 24 hélicoptères d’attaque (Mi-28, Ka-52), 86 hélicoptères d’assaut mi-24 et 149 hélicoptères de transport Mi-8. En face les Estoniens ne disposent pas vraiment d’une véritable flotte aérienne (2 avions L-39 d’entraînement loués aux Tchèques, 4 hélicoptères légers R-44 et 1 vieil Antonov An-2 Colt un biplan monomoteur qui a près de 70 ans et vole encore !).

La démonstration de force russe

Au large, tout défile. « Nous avons vu des tankers, comme l’Iliouchine IL-78 Midas (un quadriréacteur à l’origine conçu pour le transport, transformé en avion ravitailleur) — raconte un officier —, des avions de combat comme le Sukhoï Su-27 Flancker ou le Sukhoï SU-24, des avions de transport type IL-76 Candid ou AN-12 Cub, voire des avions mixtes, comme le Iliouchine IL-20 Coot A, servant au transport mais surtout à collecter des informations ou le Tupolev TU-134 (Crustry) », un avion destiné au transport de passagers mais qui peut être reconverti en avion de renseignement.

Des avions non armés mais qui écoutent beaucoup ?

« En général ces avions ne semblent pas armés » continue notre interlocuteur. En revanche, on ne sait pas vraiment ce qu’ils font, l’objectif du transit. Est-ce pour aller jusqu’à Kaliningrad uniquement, pour observer et ramasser des informations, pour tester… Toutes les hypothèses sont possibles.

Une violation des règles d’aviation mais pas du territoire

Il n’y a pas de violation territoriale au sens strict. Mais les avions russes qui volent dans la FIR (Flight Information Region) ne donnent aucun plan de vol, ne communiquent pas par radio et n’ont pas leur transpondeur d’allumé. Autant d’informations qui rendent le vol suspect. C’est le CAOC, centre de régulation aérienne de Ramstein, qui donne l’alerte aux avions concernés. A charge pour eux d’aller intercepter l’avion suspect et de « l’escorter » jusqu’à la sortie de la zone.

Des interceptions « fair play »

Avec les avions russes, en général cela se passe plutôt bien. C’est « fair » confirme le commandant Philippe (*). « Si on ne se rapproche pas trop, si on ne joue pas au cow-boy avec eux, ils nous respectent. Il n’y a pas d’escalade » Mais il ne faut pas les chatouiller cependant. « Parfois si on va trop près, ils nous poussent un peu. Ils n’aiment pas ! ». Un jour qu’un de nos avions le serrait d’un peu près ou un peu longtemps, le pilote du SU-27 Flanker s’est mis sur le flanc, histoire de nous montrer son armement » raconte un pilote. Message compris. « Notre avion a pris un peu d’écart ».

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Pas d’escalade, mais une présence continuelle

Une analyse venue du terrain qui confirme, avec d’autres, que s’il y a une augmentation des vols, très nets, on n’a pas — comme le proclament certains — une escalade dangereuse, avec des vols menaçants. On se situe ici davantage dans des « vols de présence », destinés à affirmer la prééminence russe sur la zone baltique, à maintenir le lien continu avec Kaliningrad pour éviter qu’il ne soit rompu. Même si les vols ne sont pas « offensifs », on est cependant dans une attitude « d’intimidation ». Et côté estonien, on estime que le danger est bien réel.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Un détachement de 49 personnes

Le détachement belge se compose de 49 personnes militaires venus de différentes unités (Florennes et Kleine Brogel essentiellement mais aussi de Beauvechain, du Meteo Wing, du CRC Glons), etc. Il a été renouvelé à la mi-terme, toutes les 2 semaines pour les pilotes.


(*) Prénom d’emprunt. B2 respecte l’anonymat des personnels en opération, selon leur demande.