2016, un monde entre deux phases. Et l’Europe : repliée sur elle même ?

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(B2) L’année nouvelle qui s’ouvre ne semble pas moins surprenante (et dangereuse) que l’année 2015. Mais j’oserai cependant une note un peu plus optimiste. Contrairement aux apparences, et à ce que disent certains commentateurs, l’année 2015 n’a pas été une année totalement noire ou morose. Elle a même été parfois positive, j’oserai même dire avec un peu d’espérance… Plusieurs accords de paix ont ainsi été engrangés dans de nombreuses zones de crise et dans d’autres des processus de négociation, plus ou moins solides ou fragiles (selon l’état d’esprit), ont été engagés, surtout en fin d’année. Tous ces projets présentent certes une particularité : ils demandent à être consolidés, nécessitent encore beaucoup de travail et ne sont pas tous complètement appliqués (parfois très peu appliqués). Mais ce sont des accords.

Une série d’accords intéressants

Avec l’Iran, un accord global a été obtenu en juillet pour démanteler une partie du nucléaire iranien après un premier accord cadre en avril (lire : Un accord historique avec l’Iran sur la question nucléaire. Les principaux termes de l’accord).

Au Mali, un accord a été signé en juin à Alger, entre différentes parties au nord du Mali. Et même si plusieurs attentats émaillent l’année, tant au nord du pays qu’à Bamako (ce qui est une nouveauté), le pays maintient sa stabilité.

Des élections générales ont eu lieu en Centrafrique, à la fin décembre, avec quelques jours de retard sur le calendrier mais elles se sont tenues dans une certaine sérénité, contrairement à toutes les inquiétudes.

En Colombie, la négociation historique entre le mouvement rebelle des FARC et le gouvernement a pris un tournant décisif, en juillet avec un cessez-le-feu général, en septembre et décembre avec l’accord sur la justice transitionnelle, point clé d’un accord de paix qui devrait être signé en mars 2016 et viendrait clore ainsi une guerre sanglante (plus de 200.000 morts) de presque 50 ans.

Même au Cachemire, entre Pakistan et Inde, semble souffler un vent nouveau, avec la visite surprise du dirigeant indien Narendra Modi à son homologue pakistanais, Nawaz Sharif, le jour de Noël.

Deux autres accords incroyables

En Libye, un gouvernement d’unité nationale a pu voir le jour, après l’accord de Skhirat, ratifié sous l’égide de la communauté internationale en décembre, après des mois de négociation. Reste à savoir s’il arrivera à faire entendre son autorité.

Et en Syrie, on voit une évolution, inespérée. Les accords de Vienne et New-York conclus entre tous les pays de la région et les membres du Conseil de sécurité permettent de définir un calendrier de transition menant à un changement de Constitution et de nouvelles élections, le tout sous l’égide de l’ONU. Calendrier très optimiste, semé d’embûches et d’inconnues (lire aussi : Le dialogue intersyrien engagé. Une résolution de l’ONU à l’unanimité. Ce qui reste à régler en 2016 ? Tout !). Mais qui aurait parié sur un tel accord il y a quelques mois ?… Ces deux accords s’ils tiennent et se concrétisent suffiront (peut-être) à dire que la bascule de 2016 sera réussie.

Des conflits en train de se résorber ?

En Ukraine, les accords de Minsk II, conclus en février, tiennent, à peu près, même si l’échéancier (trop optimiste) a été repoussé de six mois. Le cessez-le-feu est écorné régulièrement. Mais le nombre de victimes par jour a chuté de façon notable, avec des périodes plutôt calmes. Le conflit s’est gelé en quelque sorte. L’accord de libre échange entre Kiev et l’Union européenne est entré en vigueur début 2016 sans susciter d’autres réactions que des mesures de rétorsion économique.

Enfin, à Chypre, les négociations entre Chypriotes Grecs et Turcs semblent bien engagées. Et chacun espère un accord d’ici le printemps qui pourrait changer la donne au niveau européen. C’est le dernier conflit (gelé) qui subsiste au sein des pays membres de l’UE (après les accords de paix en Irlande et au pays basque).

Une prise de conscience européenne

Au niveau de l’UE, la question du maintien de la Grèce dans la Zone Euro a pu être évitée. Le dossier grec a ainsi, pour l’instant, été évacué des priorités des Chefs d’Etat et de gouvernement. Si la gestion du flux de réfugiés et de migrants occupe désormais largement les esprits, avec un retard problématique, les européens semblent, enfin, avoir pris conscience de la difficulté de la question et des réformes ont été engagées, dont la moindre n’est pas la transformation de Frontex en une agence de garde-frontières et garde-côtes. Après plus d’une année de tergiversation, les Etats ont aussi décidé d’accélérer la mise en place d’un nouveau paquet de mesures en matière de lutte anti-terrorisme. La Commission Juncker prouve qu’elle a un certain ressort que n’avait pas la précédente. Il y aurait ainsi de quoi se réjouir…

Une menace noire

Mais cet horizon est terni par la menace terroriste qui refait irruption en Europe. Un terrorisme qui n’est pas nouveau en soi mais ne ressemble cependant pas vraiment au terrorisme des années passées. Ni totalement politique, ni totalement géographique, il est à la fois intérieur et extérieur, et semble sans réelle revendication politique, sinon celle de semer la terreur pour la terreur, pour détruire un modèle de société. Il surfe sur une vague identitaire, avec des relents sectaires, et séduit de nombreux jeunes, alors que les gouvernements semblent désemparés. Le renforcement de l’intervention militaire au Moyen-Orient — à supposer qu’elle réussisse à éradiquer, réellement, l’organisation de l’état islamique, ne résoudra pas le problème.

La crise de l’Homo Europeus

C’est le moment où dans plusieurs Etats européens (Hongrie, Pologne, Finlande, Danemark, Royaume-Uni et France…) ressurgit un certain nationalisme qui emprunte des voies différentes ; populistes ou patriotiques. À cela s’ajoutent dans plusieurs de ces pays, une sorte de coup d’Etat constitutionnel, visant à remettre en cause les acquis passés. Les situations sont très différentes et ne peuvent être confondues. Mais les relents sont très inquiétants. Ils révèlent aujourd’hui le désir de ne plus vivre ensemble mais côte à côte (dans le meilleur des cas), voire les uns contres les autres, de ne plus vraiment avoir de solidarité mais uniquement un marché (ce qui n’a jamais fonctionné longtemps). L’Union européenne semble donc aujourd’hui se questionner profondément sur son avenir, sa raison d’être et son ambition d’une communauté intégrée. Ce ne sont pas vraiment ses opposants qui progressent. Elle a perdu au fil des années certains de ses soutiens, déçus, fatigués, exaspérés par une structure qui semble s’être perdue dans un idéologisme qui n’a plus rien à voir avec les projets de ses fondateurs : être une communauté humaine de progrès. En un mot : l’Europe ne fait plus rêver… ni se mobiliser. La crise financière de 2007-2008 et même de la Zone Euro est passée par là. Mais pas seulement. C’est la crise de l’homo Europeus qui est en route. Et elle devrait encore faire ses effets en 2016, aboutissant à un repli sur soi d’autant plus dramatique qu’il dure depuis presque 10 ans. Et que le monde continue de s’ébrécher.

Des guerres civiles aux portes de l’Europe

Au large, la guerre civile continue, de façon inexorable, à trancher des vies, particulièrement au Moyen-Orient, en Syrie et en Irak, mais aussi au Yemen. Et ce ne sont pas vraiment des interventions militaires hétéroclites — allant de l’Iran et la Russie aux Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, en passant par la France, le Royaume-Uni et quelques autres —, qui pourront ramener vraiment la paix dans une région. Il n’y a pas vraiment d’objectif politique commun ni de porte de sortie envisagée (négocier avec l’organisation de l’état islamique apparait aujourd’hui comme une hérésie). Ces interventions recèlent plus d’une contradiction en leur sein. Le PKK des Kurdes, le Hezbollah libanais, les Gardiens de la révolution iraniens… sont ainsi tous qualifiés de mouvements terroristes par l’Union européenne. Ce qui n’empêche sur le terrain de les soutenir ou au moins de réclamer leur soutien pour combattre Daech ou l’Etat islamique. Entre l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran, on ne peut pas dire que l’ambiance soit à l’entente cordiale. La signature de l’accord avec l’Iran a relancé la course au leadership régional. Et tous les coups sont permis…

Un continent africain sous tension

En Afrique, tout danger n’est pas écarté. Les élections, qui sont un moment à risque, de déflagration, sur le continent pourraient ramener dans les pays des Grands lacs, une résurgence de conflits civils. Tandis que les tensions au Sud Soudan comme dans la corne de l’Afrique ou dans la zone nord du Sahel semblent bien tenaces. Sans compter des incertitudes possibles au Maghreb. Là encore, c’est la donne libyenne qui pourrait donner le ‘la’ dans toute la région. En Méditerranée, les européens sont devenus cependant beaucoup plus réalistes. Entre une parfaite démocratie et la stabilité, ils ont choisi, c’est désormais la stabilité qui prime quitte à avoir une démocratie imparfaite, au contraire… Un soudain réalisme, cynique parfois, qui prévaut ainsi dans les différents pays du pourtour conduisant à assourdir certaines critiques possibles, par exemple en Turquie ou en Egypte, voire au Maroc ou en Algérie.

Une excellente année 2016 à tous nos lecteurs, avec une certitude : la ‘surprise stratégique’ sera au rendez-vous.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire : 2014, année de crises … Et ce c’est pas fini en 2015 !