Raif Badawi nouveau lauréat du Prix Sakharov

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Le libre reprend les 14 articles qui lui ont valu prison et flagellation

(BRUXELLES2) Le blogueur saoudien Raif Badawi est le nouveau lauréat du prix Sakharov pour la liberté de penser, décerné par le Parlement de l’Union européenne. Martin Schulz, le président du Parlement européen l’a proclamé à la fin de la dernière plénière à Strasbourg, jeudi dernier (29 octobre). Une récompense pour ce blogueur de 31 ans, incarcéré pour avoir critiqué le régime saoudien et l’Islam. Raif Badawi est également lauréat du Prix Reporter sans frontières et du Prix Reuters pour la liberté de la presse, et nominé pour le Prix Nobel de la paix en 2015. La cérémonie de remise du prix Sakharov aura lieu à Strasbourg le 16 décembre. C’est sa femme qui représentera le blogueur.

Journaliste engagé et poursuivi, dès ses débuts

Durant ses jeunes années, Raif Badawi est animateur du site internet «Liberal Saudi Network», un blog aux idées progressistes qui dérange très vite. Dès 2009, le père de Raif le mène devant un tribunal saoudien pour l’obliger à stopper ses activités. En Arabie Saoudite, la loi stipule l’obéissance totale d’un fils envers son père. Le cercle infernal est alors lancé: interdiction de sortir du territoire, retrait du permis, interdiction de travailler… En 2009, sa femme et ses trois enfants quittent le pays et se réfugient au Québec. Ils ne l’ont pas revu depuis. Raif Badawi continue son travail et fonde le site web Free Saudi Liberals.

En prison depuis 2012

Le 17 juin 2012, Raif est arrêté pour cybercrime, désobéissance à son père, critique à l’Islam et apostasie. Tout s’accélère. Il passe devant une première instance, puis une seconde. C’est la cour d’appel de Riyad qui est finalement la plus sévère. En mai 2014, elle le déclare coupable pour « insultes envers l’islam » et le condamne à 10 ans de prison, 1000 coups de fouet et 260 000 dollars d’amende. Il échappe à la condamnation pour apostasie, qui implique une peine de mort. Un an plus tard, en juin 2015, la Cour suprême de l’Arabie saoudite confirme la peine de 10 ans et 1 000 coups de fouet, à raison de 50 par semaine pendant vingt semaines.

Inquiétudes pour son futur: nouveau procès et reprise de la flagellation

Aujourd’hui, la femme de Badawi et Amnistie Internationale alertent sur la possibilité d’un troisième procès pour apostasie. C’est alors la peine de mort qui pourrait être prévue pour le blogueur. La menace plus imminente est de la reprise de la flagellation publique. Le 9 janvier 2015, Badawi avait reçu 50 coups de fouet. La séance de flagellation publique s’est déroulée devant la mosquée Djuffali, dans le centre de Djeddah, la ville où il est incarcéré. Les châtiments corporels ont alors été suspendus en janvier 2015, en raison des protestations internationales et de son mauvais état de santé.

Sa critique de l’Islam : les articles qui l’ont mené en prison

Un livre reprend les 14 articles qui lui ont valu prison et flagellation.  « 1 000 coups de fouet parce que j’ai osé parler librement » est publié aux Editions Kero, avec le soutien d’Amnesty International. Sur internet, Badawi exprime sa volonté d’une moindre influence de la religion sur la vie du royaume. Il a notamment écrit que musulmans, chrétiens, juifs et athées sont tous égaux. Il dénonce l’oppression infligée par la grande pétromonarchie aux non-musulmans, aux femmes, aux libre-penseurs.

« Comment pouvons-­nous, avec de tels individus, bâtir une civilisation humaine, et avoir des relations normales avec six milliards de personnes, dont plus de quatre milliards et demi ne sont pas de confession musulmane ? »

Badawi rejette frontalement toute forme d’islamisme politique. Il affirme qu’il resterait hostile au Hamas, même si ce dernier libérait la Palestine :

« Je ne suis pas pour l’occupation d’un pays arabe par Israël, mais, en revanche, je ne veux pas remplacer Israël par une nation islamique qui s’installerait sur ses ruines, et dont le seul souci serait de promouvoir une culture de mort et d’ignorance parmi ses fidèles, à une époque où nous avons désespérément besoin de ceux qui en appellent à une culture de vie et de développement, propre à cultiver l’espoir dans nos âmes. »


Le Prix Sakharov: un prix au courage

Martin Schulz, président du Parlement européen, a décrit Badawi comme un blogueur et écrivain qui « a courageusement exprimé ses idées et ses doutes sur certaines règles de son pays jugées excessivement restrictives, et a cherché à défendre la liberté de pensée de tous les Saoudiens ». Le Parlement européen a d’ailleurs demandé, lors de la dernière plénière, au Roi d’Arabie Saoudite de gracier Raif Badawi, a-t-il ajouté, et «de le laisser sortir de prison pour qu’il puisse retrouver sa famille et qu’il puisse venir recevoir ce prix lors de notre session de décembre, ici à Strasbourg ».

(Leonor Hubaut)

(*) Le Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, parfois considérée comme l’équivalent européen du Prix Nobel de la Paix, est décerné chaque année par le Parlement européen. Il a été créé en 1988 pour honorer des personnalités collectives ou individuelles qui s’efforcent de défendre les droits de l’homme et les libertés fondamentales.

Leonor Hubaut

© B2 - Bruxelles2 est un média en ligne français qui porte son centre d'intérêt sur l'Europe politique (pouvoirs, défense, politique étrangère, sécurité intérieure). Il suit et analyse les évolutions de la politique européenne, sans fard et sans concessions. Agréé par la CPPAP. Membre du SPIIL. Merci de citer "B2" ou "Bruxelles2" en cas de reprise Leonor Hubaut est journaliste. Diplômée en relations internationales de l'Université Libre de Bruxelles (mention mondialisation). Elle couvre pour B2 le travail du Parlement européen, les missions de la PSDC et les questions africaines. Spécialiste du Sahel.