5 marins polonais otages des pirates. La piraterie nigériane toujours active (v3)

(B2) Cinq marins polonais — le capitaine, 3 officiers et un marin — ont été capturés par les pirates nigérians à 35 miles des côtes. Kidnapping confirmé par l’armateur (voir ci-dessous) ainsi que le ministère polonais des affaires étrangères, Witold Waszczykowski, ce vendredi (27 novembre). Les assaillants à bord de deux canaux moteurs sont montés à bord du navire dans la nuit du 26 au 27 novembre. Fidèles à leurs habitudes, les pirates ont voulu faire main basse sur le fret. Une partie de l’équipage s’est barricadé. Avant de se retirer en emmenant quelques otages pour couvrir leur fuite, les pirates ont saccagé la cabine. 11 marins polonais sur les 16 que comptait l’équipage sont sains et saufs sur le bateau.

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Un patrouilleur nigérian en renfort

(maj) Un patrouilleur de la marine nigériane a rejoint le Szafir, avec des renforts de l’équipage et des officiers de la marine nigérians à bord, lui permettant d’atteindre en toute sécurité son port de destination, a indiqué samedi (28 novembre) le ministère des affaires étrangères. La task force, mise en place au siège du ministère depuis vendredi, a tenu une autre session d’urgence samedi (28 novembre).

Un test de crise pour le nouveau gouvernement polonais

C’est la première crise auquel doit faire face le nouveau gouvernement de Beata Szydło (PiS), qui semble assez surpris par la tournure des évènements. Aucune autre information n’a filtré à Varsovie sur les moyens (diplomatiques ou autres) engagés pour venir au secours des marins. Les autorités polonaises affirment se reposer sur les autorités nigérianes pour gérer la situation. Ce qui parait assez faible comme réaction. Même si Abuja a l’habitude de gérer ce genre de crises, d’autres canaux pourraient être activés. L’intervention du GROM – les forces spéciales polonaises – évoqué par quelques médias polonais parait, en revanche, très délicate. Officiellement aucun pays allié n’a été sollicité pour prêter une assistance. Il demeure à peu près certain que l’armateur ou l’état polonais vont devoir s’engager et verser une contrepartie financière (alias rançon) pour obtenir la libération de leurs compatriotes. Le ministre chargé des affaires maritimes, Marek Grobarczyk, a cependant promis de revoir toutes les procédures de sécurité des marins polonais, qui paraissent avoir été prises en défaut.

(Maj) Le ministère polonais a démenti dimanche (29 novembre) le fait que les marins soient morts. Ils sont en bonne santé, affirme-t-il, citant un échange téléphonique que les otages ont pu avoir avec leurs familles.

Un navire d’un armateur polonais

Le Szafir, un cargo de 113 mètres selon sa fiche technique (1), bat pavillon chypriote mais appartient à l’armateur polonais EuroAfrica. Il était parti de Anvers et naviguait vers Onne au Nigeria quand il a été attaqué. L’armateur polonais, basé à Sczeczin, sur la mer Baltique, dispose de 5 navires effectuant régulièrement une ligne vers l’Afrique de l’ouest. On peut se poser la question de savoir si toutes les règles de sécurité et de précaution ont été prises par l’armateur dans une zone connue pour son risque élevé de piraterie.

Une zone réputée dangereuse

Les eaux proches du Nigeria sont, en effet, connues comme dangereuses en matière de piraterie, davantage aujourd’hui que les eaux somaliennes. « Les eaux nigérianes, territoriales comme en dehors demeurent risquées » indique le dernier rapport du Bureau maritime international, datant de début novembre. « Les navires doivent rester vigilants (…). Et il est largement conseillé aux navires qui ne font pas escale dans les ports nigérians de s’en tenir écartés. » Pour ceux qui y font escale, il est aussi conseillé de s’éloigner aussi vite que possible, et de prendre toutes les mesures de précaution.

Des mesures de précaution recommandées

Ces mesures sont essentiellement résumées dans la 4e version du guide de bonnes pratiques (BMP4) : dispositifs de ralentissement des attaques (barbelés, pompes à eaux…), salle sécurisée, veille permanente, signalement aux équipes internationales, voire gardes privés… (Lire : Ne pas baisser la garde maintenant !) Certes, l’augmentation des activités de la marine nigériane, couplée avec certaines patrouilles des navires européens (français, espagnols surtout), a permis de diminuer la fréquence des attaques, surtout dans le delta du Niger. Mais des incidents sont encore régulièrement signalés, contrairement à ce qu’une dépêche de Reuters signée de Varsovie laisse entendre (2).

12 attaques dans la zone Nigeria depuis le début de l’année

Selon le dernier rapport du BMI, publié tout récemment (début novembre), pour la période janvier-septembre, on compte ainsi 18 attaques dans le Golfe de Guinée, dont 12 pour le seul Nigeria, 3 pour la Guinée, 2 pour le Ghana et 1 pour la Côte d’Ivoire. Sans compter toutes les attaques non déclarées. « Nombre d’attaques n’ont pas été signalées » confirme le BMI.

Au mois deux attaques similaires à celle du Szafir

Selon les sources du BMI, consultées par B2 on recense depuis février dernier (3) une dizaine d’attaques, certaines dans le port même de Lagos, d’autres dans le Delta du Niger. Dont plusieurs présentent un modus operandi très proche de l’attaque du navire polonais.

Une attaque similaire à celle du Szafir a ainsi eu lieu le 19 octobre dernier en soirée au sud-ouest de Bayelsa, à 100 miles à l’ouest de Port-Harcourt, à 21h locales. Des pirates armés d’armes automatiques abordent un cargo frigorifique, le Solarte qui bat pavillon des Iles Comores. Ils ouvrent le feu, brisent quelques équipements, volent de l’argent, avant de s’enfuir. Quatre membres de l’équipage (2 Lituaniens, 2 Ukrainiens) sont kidnappés. Le reste de l’équipage — notamment 11 Lituaniens — se réfugie dans la salle des machines et sort indemne. Les otages ont finalement été relâchés il y a deux semaines, vendredi (13 novembre), après un petit mois de détention, et pris en charge tout d’abord dans un hôpital local avant d’être évacués.

Le 22 septembre, à 15 miles au sud-sud ouest de Lagos, on ne peut pas parler à proprement parler d’attaque. Des hommes à bord d’une embarcation essaient de se faire passer pour une équipe d’inspection pour monter à bord, présentée une lettre (fausse) du propriétaire du navire. Le capitaine méfiant fait alors appel aux forces de sécurité navale qui interviennent et arrêtent les suspects.

Le 18 mai dernier, à environ 19 miles au sud de Kwa Ibo, dans la nuit (0h40 locales), autre incident grave. Six pirates armés de pistolets font irruption à bord d’un dragueur. Avec violence. Un des membres de l‘équipage a été blessé. L’alerte donnée permet au reste de l’équipage de se réfugier dans la salle de sécurité. Les appels pour contacter la sécurité du navire ne suscitent pas de réponse. Quand les membres de l’équipage reviennent sur le pont, ils constatent que 5 marins ont été kidnappés. Après négociations, ceux-si seront finalement relâchés un mois plus tard.

Le 24 avril, à 13 miles au large de la  Bonny (près de Port Harcourt), une équipe de 10 hommes armés de pistolets et avec une échelle à bord d’un bateau en bois rapide approchent du navire amarré. Quatre des pirates réussissent à monter à bord. Le marin de veille remarque les pirates et donne l’alerte. L’équipage se réfugie dans la pièce sécurisée. Les gardes privés lancent un tir d’avertissement, les pirates arrêtent l’attaque et s’enfuient.

Le 9 avril vers 3h du matin, deux voleurs approchent un tanker qui est à l’ancre à Lagos. Le personnel de la marine nigériane à bord localise les voleurs et tire plusieurs coups d’avertissement. Les voleurs décampent. L’un d’entre eux sera plus tard attrapé par une patrouille nigériane.

Une piraterie fort différente

Cette piraterie reste très différente cependant de celle existant la Corne de l’Afrique. Il s’agit davantage de voler du matériel, ou du pétrole. Et de prendre quelques otages pour couvrir la fuite. Otages qui serviront de monnaie d’échange, mais sont généralement libérés assez rapidement, dans les jours ou semaines qui suivent, contre une rançon. On ne se situe pas dans une industrie de l’otage, comme le faisaient les pirates somaliens, arrivant à détenir plusieurs centaines de personnes, souvent durant de longs mois, voire de longues années. Les pirates nigérians sont, en revanche, plus brutaux dans leurs attaques. Bien armés, ils n’hésitent pas à faire feu non seulement pour faire peur mais aussi pour tuer ou blesser ceux qui leur résistent ou sont en travers de leurs chemins. En comparaison du nombre d’attaques, les blessés voire tués dans l’équipage ne sont ainsi pas rares.

Une présence navale internationale

Des navires de plusieurs pays, à commencer par la France qui a une opération quasi-permanente dans la région — opération Corymbe (4) ou l’Espagne également très présente (lire : Le BPC Mistral en patrouille avec le Centinela dans le Golfe de Guinée), mais aussi du Royaume-Uni, du Danemark ou de Belgique, patrouillent régulièrement et s’entrainent avec les marines de la région. Un exercice naval vient d’ailleurs de se dérouler fin octobre, rassemblant une quinzaine de navires, européens et de la région (lire : Exercice naval d’envergure au large du Ghana contre la piraterie). De nombreuses compagnies pétrolières (Total, Mobil…) sont présentes au Nigeria.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Télécharger la fiche technique du SZAFIR

(2) But the region has seen no documented attacks since February when a crude carrier was boarded, with the ship’s Greek deputy captain killed and three crew members taken hostage.

(3) Le supertanker Kalamos, battant pavillon maltais, a été attaqué début février, dans la zone pétrolière maritime de Qua Iboe, dans le sud du Nigeria, alors qu’il était à l’ancre, attendant d’être chargé. Bilan de l’attaque : un mort (le second capitaine Grec), et trois otages (deux Grecs et un Pakistanais). 23 membres d’équipage, dont dix Grecs, se trouvaient à bord selon le ministère grec de la Marine, cité par l’AFP.

(4) L’opération Corymbe est déployée de façon quasi-permanente dans le golfe de Guinée depuis 1990. Elle vise deux objectifs majeurs selon l’état-major de la marine française : 1° participer à la protection des intérêts français dans la zone et participer à la diminution de l’insécurité maritime, 2° aider les marines riveraines à renforcer leurs capacités d’action dans les domaines de la sécurité et de la surveillance maritime.

(Mis à jour et complété Sam 28.11 avec plusieurs informations sur la piraterie au large du Nigeria, nombre d’attaques, type de piraterie, etc. et la réponse gouvernementale polonaise)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).