La gestion de crises du lockdown de Bruxelles : une improvisation totale et surréaliste (maj)

La gestion de crises du lockdown de Bruxelles : une improvisation totale et surréaliste (maj)

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PremierMinistreCrise@BE151114(B2) La gestion de crises du gouvernement belge après les attentats de Paris parait totalement surréaliste quand on la regarde avec un peu de recul. Des mesures très fortes arrivant à un état d’urgence atteint dans aucune capitale en Europe, même celles touchées plus directement et plus gravement par des attentats que la Belgique… sans aucune explication… La mise à l’arrêt totale de la capitale belge, et européenne n’est pas vraiment une preuve de sérieux dans la gestion de crises. La façon dont cette alerte a été levée ressemble à une vraie débandade et jette comme un doute sur la pertinence des mesures prises…

Premier temps : éviter de tomber dans la peur

Le premier message délivré par le Premier ministre juste après les attentats de Paris de vendredi 13 novembre est pourtant clair : « Nous demandons aux concitoyens d’éviter d’aller à Paris si ce n’est pas indispensable. Les contrôles seront renforcés dans les événements publics. Je lance un appel à ne pas tomber dans le piège de la peur. Tous les démocrates doivent se tenir debout face au terrorisme. »

Deuxième temps : la mise à l’arrêt

Ensuite, tout s’accélère. Les décisions se succèdent à un rythme formidable dans la nuit du vendredi à samedi : déclenchement de l’alerte de niveau 4, fermeture des établissements accueillant du public (cinéma, théâtre…), du métro (et de certaines lignes de bus et de tramway), puis des commerces un par un le samedi, maintien de toutes ces mesures le dimanche, et enfin, fermeture de toutes les écoles dans les 19 communes belges sur deux jours lundi et mardi. Sans vraiment d’explication publique autre que d’annoncer : il y a une menace « imminente ». Les militaires, venant des unités d’élite de l’armée belge, plus habitués aux terrains extérieurs qu’à patrouiller en ville, débarquent de leurs camions, casqués, armés, dans la capitale et se positionnent dans tous les points de Bruxelles mais pas tous. Des véhicules blindés Dingo sont même déployés aux endroits stratégiques (gares, institutions européennes, certaines ambassades…). Lire : Et Bruxelles devint noire… Des opérations de police sont menées tambour battant. Avec des résultats nuancés.

Des exceptions… ubuesques

Les trains continuaient de circuler mais pas les métros. L’aéroport, situé en bordure de la région de Bruxelles, à deux pas de l’OTAN continuait de fonctionner comme si rien n’était. Les magasins du centre étaient fermés. Mais ceux de quartier restaient ouverts sans désemplir d’ailleurs. Les villes aux alentours en région wallonne comme flamande, tels Malines (Mechelen), Halles, Waterloo restaient non concernées par les mesures. Une situation totalement ubuesque…

Troisième temps : le retour à la normale

Le descrescendo est tout aussi brutal. Le retour à un niveau 3 est annoncé de façon soudaine jeudi (26 novembre) dans l’après-midi. Il prend même de court le Centre de crises qui annonçait toujours il y a quelques instants le maintien des mesures jusqu’au 30 novembre comme les responsables politiques bruxellois et fédéraux, qui auront bien des difficultés alors à justifier le maintien des mesures.

Une mesure brutale totalement insolite en Europe

Nombre d’Etats ont vécu un niveau de menaces aussi important. Madrid en 2004, Londres en 2005, Paris en 2015. Rien de similaire n’a été prévu. Même lors des évènements de janvier à Paris, en janvier 2015, alors que certains terroristes couraient toujours, aucun lockdown de ce type n’a été mené. Idem pour les attaques les plus récentes du Bataclan et du Stade de Saint Denis. Passé la stupeur et l’effarement, la vie a repris son cours, en prenant quelques précautions. Certains théâtres ont interrompu leur représentation les premiers jours. Mais c’était plutôt que le coeur n’y était pas. Les écoles et les commerces n’ont pas été fermés, sauf raison particulière. Les métros, bus… ont continué de circuler.

Une mesure anxiogène

Bloquer de cette façon là une capitale est relativement délicat. La menace était forte, voire très forte. Certes. Mais ce n’est pas la première fois. Est-ce suffisant pour tout bloquer ? Prendre une mesure de précaution à un moment donné – le samedi – pouvait être compréhensible. Ne serait-ce que pour des raisons d’économie de force. En prolongeant cet état d’urgence au-delà de 24 heures, le gouvernement a commis une erreur. Il a créé, inutilement, un climat anxiogène dans la population, laissant croire qu’il ne maitrise pas la situation. Il n’a pas vraiment prévu de solution de sortie, improvisant chaque jour de nouvelles mesures.

Un défaut patent d’explication

Ce qui est notable en Belgique est l’absence d’explication politique, importante, détaillée. En France, dans une situation autrement plus grave et plus exceptionnelle, le président de la République, François Hollande est rapidement intervenu sur les ondes radio et télévision avec un premier message, assez clair. Puis le Parlement a été convoqué solennellement. Et un nouveau message délivré publiquement à la Nation. Une explication de texte sur la menace – assez limité mais de manière compréhensible – a été délivré. Rien de ceci en Belgique. Le message délivré à l’issue d’une réunion du Premier ministre, Charles Michel (Libéral), au sortir des réunions d’un Conseil national de sécurité, l’a été presque en catamini, et est resté très succinct. On a parlé d’une menace identique à Paris sans plus de détails. Il y a bien eu une intervention devant la Chambre, le 19 novembre (lire ici). Mais là encore aucune information sur la réalité de la menace. Juste une grande liste des mesures prises. Un discours davantage destiné à montrer que le gouvernement réagit plutôt qu’à expliquer ces mesures.

Aucun message à la population solennel

Aucun propos élaboré, de message à la nation, au peuple belge, et même à la représentation parlementaire, n’a été développé. Le Roi — qui est tout de même officiellement le Chef de l’Etat et dont cela aurait pu être le rôle —, n’est pas intervenu non plus. Au moins pour délivrer un message rassurant. La seule information concrète l’a été par le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, sur la chaîne américaine CNN ! Cette manière de gérer la crise, vu l’importance des mesures prises, est révélateur d’une erreur patente dans la gestion de crises. On sentait bien que le gouvernement avait peur d’être pris en défaut en cas d’attentat. Il a préféré agir de la même manière qu’en médecine, on plonge le patient dans le coma le temps de réaliser les opérations nécessaires.

Une plongée dans le coma, faute de moyens

La vraie raison de cet état d’urgence, c’est qu’il n’y a pas d’effectif suffisant (*). Le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon (N-VA) peut bien bomber le torse en désignant un coupable — « Il y a un nid de terroristes à Molenbeek », il faut nettoyer Molenbeek », ce langage martial cache mal une autre réalité. Durant des années, il y a eu un désinvestissant croissant à la fois dans la police comme dans les forces armées (Lire : L’armée belge en manque de gilets pare-balles puise dans les stocks de l’Oncle Sam). Ce n’est pas, contrairement à ce qui est parfois écrit (en France et par certains journaux européens), le millefeuille administratif de Bruxelles qui est en cause. Le dispositif policier et sécuritaire a été singulièrement simplifié après l’affaire Dutroux et les accords Octopus. Ce qui fait surtout défaut, c’est un manque patent d’effectifs. Il manque aujourd’hui 600 policiers dans le cadre d’effectifs bruxellois. Et, dans les communes les plus sensibles, il en manque plus de 125 comme relatait sur la RTBF, le chef de police de la Zone ouest (dont fait partie Molenbeek), le commissaire Johan De Becker. L’alerte avait été donnée. En juin dernier, le bourgmestre de Saint-Gilles, Charles Picqué, estimait que la situation de la sécurité à Bruxelles n’est « plus tenable » si les effectifs de la police fédérale continuent d’être diminués.

Commentaire : Une certaine lâcheté

Je recevais durant cette période une collègue libanaise, totalement étonnée de la façon dont la vie à Bruxelles était gelée. Quand je dis étonnement, je devrais dire plutôt incompréhension avec une nuance de commisération. « Si on faisait cela à Beyrouth à chaque fois… » (**). Vu de l’extérieur, en effet, cette mise à l’arrêt ressemble davantage à de la peur, voire de la lâcheté, face à la menace qu’à une mesure de bonne gestion. La peur d’assumer des responsabilités politiques en cas d’attentat et de se voir reprocher de ne pas avoir assez fait l’emporte. Cela donne raison par avance aux terroristes, qui n’ont même plus besoin de frapper, la simple menace suffit…

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) On peut aussi avoir une lecture plus politicienne de cette mesure, notamment chez certains responsables politiques flamands (tel le ministre N-VA de l’Intérieur, Jan Jambon), qui n’ont beau jeu de souligner que Bruxelles, la ville, la région, n’est pas vraiment bien gérée, est davantage un repaire de bandits et de criminels, et qu’une remise en ordre s’impose… La carte blanche de Karl Vanlouwe dans Le Soir témoigne de cette vision. Elle n’est pas innocente. L’existence même de la région de Bruxelles (également capitale de la région flamande) est contestée par ce parti.

(**) Beyrouth vient d’être frappé jeudi (12 novembre) par un double attentat kamikaze à Bourj el-Brajneh, la banlieue sud, contrôlée par le Hezbollah, faisant au moins 44 morts.

Mis à jour : papier complété dans la soirée du 26.11 et matinée du 27.11 sur quelques points (moyens, lâcheté, lecture politicienne)