La mission de EUTM Mali : produire du GTIA (Marc Rudkiewicz)

La mission de EUTM Mali : produire du GTIA (Marc Rudkiewicz)

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@EuropeanCouncilEUTMMali

(crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2) Pour le général Marc Rudkiewicz, ancien chef de la mission EUTM Mali (*), cette mission a une claire utilité sur le terrain, tant dans la partie formation de l’armée malienne que dans sa partie ‘conseil’. Il l’a expliqué à B2, exemple à l’appui.

Comment définiriez-vous la mission EUTM Mali ? De la formation ?

Pas seulement. Notre mission s’inscrit dans le cadre du « capacité building ». Nous avons pour responsabilité de restaurer l’autorité de l’État, de permettre la réconciliation et enfin de réformer les forces armées maliennes. Il s’agit pour l’État malien de savoir ce qui se passe sur son territoire. Il s’agit donc d’un travail de sensibilisation en droit humanitaire et un travail de cohésion et de discipline auprès des forces armées.

Comment cela se traduit concrètement, sur le terrain?

Nous sommes des producteurs de GTIA, c’est-à-dire de « groupements tactiques inter-armées » pour les forces maliennes. Si nous souhaitons que les forces armées maliennes, les FAMA, soient en mesure de défendre l’intégrité territoriale, nous devons définir et accompagner leurs efforts, notamment après les évènements de 2011 et 2012 qui ont remis en cause l’armée malienne de l’intérieur. EUTM Mali s’inscrit donc dans la réforme des forces armées maliennes. Concrètement nous avions la double responsabilité de la formation de huit bataillons pour l’armée malienne chargés ensuite d’assurer et de rétablir la sécurité du pays, notamment dans le Nord du pays.

Est-ce suffisant face aux multiples défis auxquels fait face le Mali ?

Huit bataillons, cela peut effectivement sembler peu. Mais en réalité cela représente 1/3 des capacités de l’armée malienne. Ces bataillons avaient jusqu’ici une structure non pérenne. Nous avons mis en place un cycle vertueux de formation car ce personnel doit être repris en permanence en formation. Quand EUTM Mali aura terminé son mandat, ses membres auront formé effectivement huit bataillons et auront recyclé autant d’hommes. Leur mission se sera appliqué à plus de 10 000 hommes en 3 ans.

Vous n’interveniez pas directement dans la sécurité ?

EUTM Mali n’a pas vocation au combat. La mission EUTM Mali est une mission non exécutive, c’est-à-dire que nous n’y faisons pas la guerre, nous n’employons pas la force. L’Europe n’envoie pas de soldats dans le Nord. C’est le gouvernement malien qui s’en charge et travaille, à cet égard, avec la MINUSMA (NB : la mission de l’ONU) et l’opération Barkhane (NB : menée par la France). Nous n’avons pas non plus vocation à accomplir des tâches annexes envers les populations par exemple. C’est une mission de construction ou de reconstruction capacitaire.

La formation donnée par EUTM Mali est-elle vraiment un ‘plus’ pour les soldats maliens. Sur quels points ?

Nous avons pu observer que le comportement des soldats s’est amélioré nettement. Je vais vous évoquer une anecdote. On nous a rapporté — je ne dis pas que c’est vrai — que certains soldats maliens avaient commis des exactions contraires au droit humanitaire qui auraient eu lieu sur les Imghads (NB : une tribu touareg) près de Kidal, par le premier bataillon que nous avions formés. Lors des formations, nous avons accentué encore le volet ‘droit humanitaire’ dans nos programmes de formation. Nous avons notamment mis l’accent sur la nécessité de bien repérer/ identifier l’adversaire, le distinguer de la population et enfin sur la notion d’honnêteté du militaire. C’est-à-dire sur le fait de ne pas piller, de ne pas voler, etc. En partenariat avec le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) et l’Organisation des Nations Unies, nous avons créé un « code du soldat » que nous avons intégré dans nos formations, avec des notions universelles qui, finalement, parlent à tous.

Cela a produit un effet ?

On peut le dire. Quelques mois plus tard, quand le même bataillon est retourné sur le terrain, nous avons appris que les soldats avaient préféré prévenir les populations qu’il y allait avoir une attaque, au risque de perdre l’effet de surprise. C’est un exemple concret des évolutions en cours.

On parle souvent du Nord du Mali comme un ‘no mans land’. Mais quand on connait un peu le Mali, on voit que c’est un peu plus complexe que cette vision rapide. Comment vous la définiriez ?

C’est une société basée sur des relations de type féodale mais qui est organisée. Il faut se poser la question de savoir ce que l’on demande à un État. On pourrait répondre par plusieurs éléments : la sécurité, la santé, l’éducation et l’administration. Les autorités au Nord du pays apportent cela en quelque sorte. D’autant que le Mali est un des pays les plus pauvres. Le taux de croissance démographique est éloquent : on compte 6 à 7 enfants par femme. Ce sont des enfants dont le futur est incertain. Le revenu annuel des Maliens est de 75 euros par an en moyenne et Bamako c’est encore pire, la moyenne est de 45 euros par an. C’est donc plutôt complexe de faire comprendre la légitimité de l’autorité de l’Etat du Mali aux populations du Nord.

Les fonds alloués à la mission sont-ils suffisants ? 

Oui. À vrai dire c’est juste parfait pour mener à bien notre mandat. Nous disposons de 30 millions d’euros (NB : au titre des coûts communs). Et sur des actions très précises, d’autres pays fournissent des fonds. Les Canadiens par exemple, ont financé la création du système de gestion des ressources humaines. Ils ont considéré que c’était utile et important et ont apporté un demi-million de $ canadiens.

Cette mission a un important volet ‘Conseil’, quel son objectif ? 

La partie conseil intervient principalement auprès du gouvernement malien, spécifiquement sur les aspects de réforme de la sécurité. Nous les conseillons sur la partie planification des opérations, le conseil de défense. Nous intervenons aussi sur la structure des forces armées : que peut-on faire en fonction des ressources et des capacités ? Nous les conseillons aussi sur la partie ressources humaines, l’administration et le maintien des conditions adéquates pour le bon fonctionnement de l’armée malienne.

Comment cette mission de conseil se traduit concrètement, vous avez un exemple ?

Par exemple, l’armée malienne a subi un nombre important de défections dans ses rangs. La raison est assez concrète. La présence des soldats déployés sur le terrain était trop longue, sans permission. En théorie, les soldats partent en opération d’abord entre trois et six mois dans le Nord du pays, puis reviennent. Et alors ils repartent pour huit mois. Mais, dans la pratique, ils partaient d’abord entre six mois à un an, revenaient pour deux mois et repartaient pour des périodes dépassant largement un an. Beaucoup de soldats en ont eu assez. C’est normal. Quand vous avez une famille et que vous ne la voyez pas parfois pendant deux ans c’est long. C’est aussi cela que nous cherchons à faire dans notre partie ‘conseil’ : que le gouvernement malien construise un modèle d’armée qui soit viable sur le futur.

Quelles sont les conditions du succès d’EUTM Mali ? 

Il faut que cette mission puisse s’inscrire dans la durée et que s’établisse une réelle relation de confiance, qu’elle s’inscrive dans un cadre global. Il faut aussi être vigilant à ce que ce cadre global ne reste pas euro-centré. C’est là sa limite sans doute.

(propos recueillis par Johanna Bouquet)

* Le général Rudkiewicz a commandé de mars à novembre 2014 la mission EUTM Mali. Il est aujourd’hui commandant de la brigade franco-allemande. La mission EUTM Mali disposait de 580 personnes dont 140 au commandement de l’opération, à Bamako, assurant également la mission de conseil sur la restructuration de l’armée dans la capitale, et le reste au camp de Koulikoro à 70km au nord de la capitale malienne.