Dans la crise grecque, un manque de courage et de vision politique (Philippe Lamberts)

PhilLamberts@PE150624(BRUXELLES2) B2 a interrogé Philippe Lamberts, le coprésident du groupe des Verts au Parlement européen sur la crise grecque. Mathématicien, passé par le privé (chez IBM) avant de se lancer en politique, Philippe Lamberts incarne sans doute – avec quelques autres – ce qu’il peut y avoir de meilleur dans les eurodéputés. De solides convictions mais aussi un travail de fond. Un sens de l’à-propos mais aussi une réflexion sur le long terme. Le Vert s’est taillé une réputation en suivant les différentes réformes des marchés financiers mis en place au niveau européen. Et son point de vue aide à y voir plus clair…

Comment a-t-on pu échouer à trouver une solution avant le 30 juin ?

Du côté grec, beaucoup de choses pouvaient être acceptées à condition qu’il y a un engagement ferme sur la restructuration de la dette. Ce auquel on se refusait du côté européen. Ce qui est absurde car chacun sait que, de gré ou de force, il faudra restructurer la dette. C’est une position totalement idéologique. Le FMI voulait bien restructurer la dette mais avec des conditions au coût trop important. Le FMI et les Européens ont, en fait, combiné leurs inflexibilités et ont raté la négociation. On peut dire beaucoup de choses sur l’amateurisme et la volte face des Grecs. Mais que ne peut-on pas dire sur l’absence du sens de responsabilités des leaders politiques européens ?

Le référendum grec n’était pas vraiment opportune cependant ?

La convocation du référendum intervient à un moment bizarre. Si la question était la restructuration de la dette, il fallait le faire le plus tôt. Mais le faire à cheval au moment juste où le programme se termine, c’est créer des crispations inutiles. Ce n’est pas très responsable. Mais les irresponsables politiques sont des deux côtés. Dans une négociation, c’est celui qui le plus de pouvoir qui doit avancer, avoir justement ce sens de responsabilités. Et celui-ci n’était pas présent. Pour certains, il y a eu une idéologie écrasée du réel et, pour d’autres, un amour propre blessé par les Grecs. La cause européenne ne doit pas servir à faire mordre la poussière à un gouvernement qui n’est pas de votre bord. Et il faut savoir surmonter les mauvaises relations personnelles. Il ne s’agit pas seulement de discipline budgétaire et de finances, c’est un choix politique.

Les dirigeants européens n’ont pas été à la hauteur ?

J’attends de voir un leader européen assurer aujourd’hui ses responsabilités. J’attendais Juncker. Et, clairement, il a pris parti sans prendre la hauteur nécessaire. Les Juncker, Merkel et autres ont une responsabilité écrasante dans ce qui est un échec européenne.

Une solution était possible ?

On était à deux doigts. Si Jean-Claude Juncker avait dit je m’engage à étudier la restructuration de la dette. C’était la gâchette qui pouvait déclencher le reste. Il n’a pas osé faire sauter ce tabou. Mais Juncker n’a pas osé … C’est une erreur politique grave. (…) Il faut voir que derrière Juncker, il y a des relais de l’ordolibéralisme à l’Allemande, incarné par Martin Selmayr et Frans Timmermans. On n’est pas vraiment bien servi

Juncker n’est pas seul, les leaders européens semblent aussi aux abonnés absents ?

On manque de stratèges politiques. La Chancelière allemande Angela Merkel est une tacticienne pas une stratège. Elle l’a montré sur le nucléaire, en changeant d’avis après Fukushima. Ce n’est pas une visionnaire, non plus. Elle ne sait pas prendre d’altitude. Elle ne se comporte pas comme un homme d’Etat. Quant à François Hollande, c’est la mouche du coche. Et ce n’est pas la première fois. Le seul sujet où il a été le coche, c’est le Mali. Wolfgang Schäuble et les autres se drapent dans la vertu, dans le sens des responsabilités. Mais ils sont écrasés par des courtes vues à ‘trois balles’. Sur la crise européenne dans l’ensemble, on assiste à une défaillance de courage.

Un manque de courage ?

Oui. Il y un manque total de courage politique. Et la Grèce n’est pas le seul exemple. On l’a vu au dernier Conseil européen sur la question de l’accueil des réfugiés. Pour accueillir 60.000 réfugiés sur deux ans, l’Europe hésite aujourd’hui alors qu’au moment de la guerre en ex-Yougoslavie, l’Allemagne ou l’Autriche accueillaient à eux seuls plusieurs centaines de milliers de réfugiés. Où est l’Europe aujourd’hui ? Il y a une crise très profonde de l’idée européenne. J’attends que Merkel se réveille. Il faut siffler la fin de la récréation.

Pourquoi s’attaquer à la restructuration de la dette semble si difficile ?

C’est une question à la fois d’orgueil et d’obsession politique. Car s’attaquer à la dette, c’est quelque part reconnaitre que le Policy mix imposée depuis cinq ans à la Grèce n’a pas marché.

La restructuration de la dette ne suffit pas. Il faut des réformes importantes en Grèce, à commencer par l’Etat grec ?

C’est évident. Tout le monde le sait. Il faut construire un Etat grec. Il faut sortir du clientélisme, remettre sur pied une administration fiscale. Cela ne peut être fait en un ou deux ans. C’est le travail de toute une génération. Regardez combien de temps, il a fallu à l’Allemagne de l’Ouest pour remettre à niveau l’Allemagne de l’Est. Et c’était l’Allemagne…

Syriza a cependant gaspillé ses chances ?

Au lieu de travailler directement après leur élection, ils ont continué la campagne électorale durant plusieurs mois. Ils ont gaspillé du capital politique inutilement. C’est vrai. Quand l’équipe de négociation a été restructurée, en avril – début mai, le travail a réellement commencé. Mais il y a une vraie volonté chez Syriza de tourner la page de clientélisme. C’est la première fois qu’un parti politique depuis le début la crise a cette volonté. Il faut saisir cette chance.

Il n’y a plus de gras pour la Grèce dit-on souvent. Y-a-t-il des coupes encore possibles sans dommage ?

Il faut toucher aux dépenses de défense. L’armée grecque aligne plus d’unités et d’avions que l’armée allemande et a des dépenses de défense disproportionnées. Personne n’a jamais trouvé à redire à cela. Il faut encourager ce gouvernement qui a envie de faire quelque chose à aller dans ce sens.

Chacun semble se résoudre aujourd’hui à un Grexit, une sortie de la Grèce de la Zone euro. Est-ce une bonne chose ?

Ce serait un échec catastrophique pour l’Union européenne. Un Grexit, au niveau comptable, c’est d’abord un défaut de paiement. Et donc le passage de la dette comme une charge pour nos Etats membres. Cela veut dire que la France se retrouve avec environ 40 milliards de dette en plus, l’Allemagne 56 milliards d’euros, la Belgique 7 milliards, etc. Cela ne fait pas passer tout le monde au rouge, car c’est s’étale sur plusieurs années. Mais cela ne facilite pas la tenue des objectifs du pacte de stabilité. Pour moi cependant, la principale conséquence négative n’est pas là.

Vous estimez que les conséquences sont davantage politiques que financières ?

Oui. Le Grexit, c’est surtout ancrer dans la réalité que la construction européenne n’est pas une construction à sens unique, qu’on peut aller en arrière. C’est un signal de défiance qui est envoyé aux marchés financiers, d’une part. Les instruments de la Banque centrale européenne sont plus solides aujourd’hui certes. Mais on ouvre un champ des possibles qu’on aurait mieux fait de ne pas ouvrir. C’est aussi et surtout un signal de défiance envoyé aux citoyens européens. On trace un boulevard à tous ceux qui veulent sortir de la Zone Euro et de l’Europe, les Le Pen et Melenchon qui ne rêvent que de cela. C’est un encouragement au départ de l’Europe. On a tous les paramètres de la crise politique.

Si je reviens sur les conséquences financières, peut-on prévoir les conséquences d’un éventuel Grexit. Peut-on le calculer, le prévoir ?

S’ils sortent, personne ne sait vraiment ce qui va se passer. Le mécanisme financier n’est pas une mécanique déterministe. Ce sont des êtres humains, qui réagissent de façon pas toujours rationnelle. On l’a vu avec Lehman Brothers. Ici ce n’est pas pareil car nous sommes en présence d’Etats. Mais on peut avoir des attaques sur des Etats. Et ce que je crains ce sont les réactions en chaîne. Car l’économie est fragile. Pour répondre à la crise, on a inondé le pays de liquidités. On n’a pas réinvesti dans le réel. Regardez aujourd’hui le prix des actions. On est revenu aux prix de 2007, à des niveaux exubérants, avec des cours largement surévalués par rapport au bénéfices réels. Il peut y avoir une correction à un moment. Nous avons aussi des éléments de fragilité dans le système. Il existe des bulles dans certains secteurs, immobiliers par exemple, financiers aussi. Les prêts étudiants représentent une masse de 1500 milliards $ aux Etats-Unis. On ne sait pas s’ils seront tous remboursables. Une partie de ces prêts peut avoir été titrisée et se retrouve aujourd’hui dans d’autres mains que les créanciers initiaux. Si la Grèce ne rembourse, pourquoi pas l’Irlande ou le Portugal ou même l’Italie. Dès le moment où il y a le doute s’instille, il va y avoir un surenchérissement de la dette qui peut provoquer le défaut. C’est un cycle de la prédiction autoréalisante.

Pourquoi faire une exception sur la Grèce et pas pour les autres ?

Il faut arrêter de faire de l’idéologie et retourner au réel. Il faut voir l’effet systémique d’une faillite grecque au plan économique, au plan politique. Et on touche là au cœur de l’idée européenne d’une prospérité partagée. Quand on voit l’intégration du Portugal, de l’Espagne… il y a eu cette progression partagée. Il n’y a pas d’intégration européenne sans transferts financiers. C’est comme cela que cela marche. C’est comme cela que l’Allemagne de l’Ouest a procédé avec l’Allemagne de l’Est avec transferts colossaux. Sans solidarité financière, c’est fini de l’UE.

Mais cela coûte cher la solidarité avec la Grèce ?

Avoir une solidarité financière permet d’augmenter la croissance sur le continent. Si l’Allemagne croit qu’elle pourra assurer sa croissance uniquement par les exportations hors d’Europe, elle se trompe. L’essentiel de ses exportations est à l’intérieur du marché européen. Etrangler la Grèce, c’est étranger sa croissance de demain. Si les Européens croient qu’ils auront toujours un poids dans le monde, ils se trompent. L’Europe qui pèse environ 1/6e aujourd’hui n’en pèsera plus qu’1/20e d’ici quelques dizaines d’années. Croire que chaque pays gardera une souveraineté est illusoire. Ce n’est qu’ensemble qu’on arrivera à garder et regagner de la souveraineté, un pouvoir d’agir. C’est là où devrait être le message que devraient tenir Merkel, Hollande et les autres… Je suis un souverainiste européen. Et je pense que nous devons nous doter d’outils pour cela.

Comment l’Europe peut regagner de la souveraineté, être efficace. Que reste-t-il à faire ?

Beaucoup ! Premièrement, je rêve d’un système où chaque citoyen serait doté d’un budget ‘éducation’ au départ, qu’il pourrait dépenser où il veut, avec des équivalences réelles de diplômes. Prenez la Belgique. Nous avons de bonnes écoles. On peut devenir exportateur de compétences que les autres n’ont pas. Mais il faut une compensation. Ensuite, il faut une réforme fiscale, une équivalence fiscale. Tout le monde peut y gagner. Cela suppose une volonté politique. On ne peut pas continuer à vivre avec des inégalités. Enfin, le marché intérieur. On vit sur une fiction d’un marché intégré, ce n’est pas vrai. Demandez aux PME quelles difficultés elles rencontrent. Avant de penser à faire un TTIP (traité transatlantique), il faut penser au marché intérieur, mettre en place un vrai système de reconnaissance des qualifications, d’accès à la profession, supprimer les possibilités de dumping social. Le dispositif de détachement des travailleurs ne marche pas bien. Il faut un embryon de sécurité sociale européenne. Le chantier est immense. Quatrième terrain d’action : la transition énergétique. Celle-ci ne peut pas marcher à l’échelle d’un pays. Il faut le faire au niveau européen. Le projet d’Union de l’énergie est loin de cela. Imaginez ce que signifierait une Europe souveraine énergétiquement, en termes politiques et économiques. Ce serait un formidable moteur de croissance économique. Mais un signal politique également. La marque d’une certaine autonomie et de sécurité. Ce qui est recherché par les investisseurs.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).