Un noyau dur pour la défense. Qui osera avancer ?

Un noyau dur pour la défense. Qui osera avancer ?

Créer un noyau dur de pays structurant leur défense autour de projets déjà opérationnels (crédit : EATC)

Créer un noyau dur de pays structurant leur défense autour de projets déjà opérationnels (crédit : EATC)

(BRUXELLES2) Des crises, des structures et un cadre juridique. Généralement ce sont les ingrédients nécessaires pour que l’Europe se décide à bouger. En matière de défense européenne, ces ingrédients sont là. Pourtant l’Europe de la Défense reste immobile… Pourquoi ?

Les crises et les structures : le plus sûr moyen d’avancer

Coté crises, on est servi. Elles ne manquent pas. Mais aucune crise ne sert aujourd’hui vraiment de moteur à une action plus décisive en matière de sécurité et de défense. Coté structures, on a tout ou presque : un Haut représentant, plutôt enthousiaste ; un service diplomatique européen, plutôt compétent, et une Commission européenne, plutôt volontaire. Enfin, il existe un cadre juridique : il a été créé par le Traité de Lisbonne, posant les bases d’une coopération structurée permanente (*) Mais il reste inemployé. Cela ne suffit pas. Il faut un groupe d’États membres capables de relever les défis, de porter les projets. Contrairement à ce qui est parfois dit, ce n’est pas seulement une défaillance de volontés politiques qui est en cause mais la confiance en soi et avec les autres.

Des avancées ne se feront pas à 28 !

En matière de défense, comme dans certaines matières européennes à fort degré de sensibilité, il ne peut, en effet, y avoir d’avancées qu’entre États qui se font confiance, qui acceptent que ‘ l’autre’ fasse une partie du boulot. Ce n’est pas un partage de souveraineté, c’est une réciprocité de souverainetés acceptées. Autrement dit, faire une défense renforcée et efficace à 28 Etats membres est impossible. Cela revient à reconstituer l’OTAN (sans les Etats-Unis) ou l’UE. Cela n’aurait aucun intérêt tant d’un point de vue militaire, politique ou économique et perpétuer les blocages. Ce serait une addition d’impuissances.

Définir un noyau dur

Ce qui reste à définir ce sont donc les Etats qui feront partie de ce noyau dur, s’y engageront, mettront en place une charte d’action et des orientations. Pour que ce dispositif fonctionne, il faut un minimum d’États au départ : suffisants pour démarrer, réduits pour être efficaces. Il faut que ces pays aient davantage qu’une fonction de niche mais une certaine panoplie de défense à la fois en termes opérationnels et industriels leur permettant sinon d’agir dans tous les secteurs, au moins d’agir dans plusieurs. Et en guise de noyau dur, il n’y a pas beaucoup d’alternatives. Certains pays ne peuvent pas, ne veulent pas ou ne doivent pas en faire partie.

Eliminons !

Soyons clairs tout d’abord. Même dotée d’une solide défense, le Royaume-Uni ne peut, ne doit pas, ne peut faire partie de ce noyau dur. C’est l’assurance toute simple de l’échec. Car Londres utilisera son veto pour tout bloquer, comme il l’a fait depuis le début de la PSDC sur le QG permanent par exemple. De la même façon, certains pays neutres – comme l’Irlande ou l’Autriche – d’autres pays qui n’ont pas ou peu de moyens – Chypre, Malte – la Roumanie, la Bulgarie, les pays Baltes – ne peuvent en faire partie. Cela réduit ainsi le champ des axes possibles.

Les axes opérationnels et industriels du noyau dur

En termes opérationnels, il y aurait une logique à bâtir cette coopération structurée permanente autour ce qui a déjà réussi au plan opérationnel — EATC (le commandement de transport aérien stratégique) — d’y agréger des capacités satellitaires, maritimes. En termes industriels, il y aurait une logique à partir sur les pays qui ont une solide industrie de défense, donc ceux de la LOI, la lettre d’intention réunissant les gros pays les plus importants en matière de défense (France, Allemagne, Italie, Espagne, Suède …). Cela permettrait d’avoir tout de suite une consistance à la fois industrielle et opérationnelle.

Les axes politiques du noyau dur

Plusieurs axes politiques sont possibles pour constituer le noyau dur. Le premier axe tourne logiquement autour du couple politique, moteur de l’Union européenne la France et de l’Allemagne. On est là dans la dialectique classique du franco-allemand assez classique, souvent difficile à manier en matière de défense, mais qui a l’avantage de la cohérence et de la force politique. A ce noyau, pourraient logiquement s’agréger un ou deux pays du Benelux, l’Espagne et l’Italie, voire la Pologne (soit le format Weimar +) ou la Finlande et la Slovénie. Cela permettrait de mener deux types d’opérations : des opérations plus offensives à pénétration rapide (France-Espagne-Belgique) et des opérations en second degré, peut-être moins offensives mais à durée plus longue (Allemagne-Pologne-Pays-Bas-Italie-Finlande), des opérations plus maritimes ou tournées sur le flanc Sud ou Africain (France-Italie-Espagne-Slovénie) et des opérations plus tournées sur le flanc Est ou balkanique (Allemagne-Pologne-Pays-Bas-Finlande). Bref, on aurait une certaine complémentarité et technicité.

Le deuxième axe tourne autour de l’Allemagne et de l’Italie avec des pays qui ont la même conception de l’armée parlementaire, assez douce, vers l’Ouest (Pays-Bas, Espagne, Portugal, …) ou le Nord (Suède, Finlande). Cela a l’avantage de la cohérence mais risque d’être un peu faible au point de vue offensif.

On peut concevoir un troisième axe autour de l’Allemagne et de la Pologne qui agrégerait un peu plus de pays de l’Est de l’Europe et de l’Ouest par rapport à la précédente.

Paris Berlin ou Varsovie pour franchir le Rubicon

Reste maintenant à ce qu’un ou deux pays se décident à franchir le pays et proposent la mise en place de cette structuration de la défense. Peu osent ou peuvent le faire ! Mais on peut parier qu’à partir du moment où un pays va sortir du bois, d’autres suivront. Pour avoir quelque chance de succès, cette initiative ne peut venir que d’un des axes décrits. Concrètement Paris ou Berlin, voire Varsovie (mais le gouvernement polonais semble avoir d’autres chats à fouetter, avec les élections), avec en appui Rome ou Bruxelles. L’Allemagne d’Angela Merkel version grande coalition me semble mûre pour accepter une proposition où elle trouverait ainsi un exécutoire à son ambition d’une nouvelle place dans la politique. Mais la France devra peut-être faire le premier pas. Le format Normandie où se déroule le discours avec la Russie offre un excellent cadre.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Une proposition qui n’est pas née de nulle part, elle reprend les propositions de la Constitution, du groupe Barnier de la Convention… et les conclusions du Sommet de 2003 (Pralines) prônant une « Union de défense et de sécurité européenne » !