Une armée pour l’Europe propose Juncker : est-ce intéressant, est-ce réalisable ?

Une armée pour l’Europe propose Juncker : est-ce intéressant, est-ce réalisable ?

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Chars de l'armée britannique en exercice en Pologne (crédit : MOD of UK)

Véhicules blindés de l’armée britannique en manoeuvre en Pologne (crédit : MOD of UK, novembre 2014)

(BRUXELLES2) Le président de la Commission européenne, Jean-Claude-Juncker a ressorti l’idée de l’armée européenne dans une interview à l’édition dominicale du quotidien allemand Die Welt

Pour Juncker, une question de crédibilité pour l’Europe

Pour le président de la Commission européenne, « Une telle armée nous aiderait à construire une politique étrangère et de sécurité commune et conjointement à assumer les responsabilités de l’Europe dans le monde ». Elle serait un outil d’intervention mais aussi de dissuasion. « Avec sa propre armée, l’Europe pourrait réagir de façon crédible à une menace à la paix dans un État membre ou dans un pays de l’UE voisins ». Et cela « donnerait à la Russie l’impression que nous entendons donner du sérieux à la défense des valeurs de l’Union européenne », même si elle ne serait pas « à utiliser immédiatement ». L’armée européenne ne serait pas « en concurrence avec l’OTAN », elle servirait surtout « à renforcer l’Europe ». Elle aurait également une vertu économique. Une collaboration intensive entre les pays européens dans le développement et l’achat d’équipement militaire permettrait « de réaliser des économies importantes ».

Que penser de cette proposition ?

Comment ne pas applaudir des deux mains à ce constat. Mais encore faut-il qu’il soit réalisable…

Bouteille à la mer ou réelle volonté

La création d’une armée européenne est, de fait, un serpent de mer qui revient régulièrement dans les paroles de certains responsables politiques mais qui se traduit rarement par une réflexion plus concrète. On peut donc se poser objectivement la question si cette prise de position est juste une « bouteille à la mer » ou traduit une « réelle volonté ». Cette « sortie » a donc une vertu : obliger à réfléchir à l’avenir européen des forces armées. Et, elle marque une inflexion parmi certains dirigeants, estimant que le « soft power » se suffisait à lui-même pour influer sur le cours du monde. Face aux menaces aux frontières européennes, on voit que, sans un « hard power » à ses côtés, ce rôle se réduit… Une prise de conscience qui existe également en Allemagne. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce ballon d’essai ait été lancé dans le pays d’Angela Merkel. La réaction rapide de la ministre allemande de la Défense, le montre. « Notre avenir, en tant qu’Européens, passera un jour par une armée européenne » a déclaré Ursula von der Leyen, même si elle précise que ce ne sera pas « à court terme ».

Une belle idée sans plus ?

L’absence de suite concrète est plus inquiétant. Il serait temps que les tenants de la défense européenne ne se contentent pas de bons mots, mais réfléchissent à des étapes concrètes, aux problèmes qui se posent et dressent enfin, une feuille de route pour arriver à leurs fins. Car même, à moyen terme, c’est dès aujourd’hui qu’il faudrait y penser. Et cela passe par un aggiornamento politique. Réussir la création d’une armée – ou d’un corps européen – qui remplisse l’objectif annoncé par le président Juncker de « crédibilité » – suppose que cette armée soit prête, réellement, à intervenir. Avoir un corps européen, qui n’aura qu’une ambition réduite à son propre fonctionnement, à faire le tour du pâté de maisons, quelques exercices et des participations limitées dans des opérations déjà bien rôdées, aurait l’effet contraire à l’effet recherché. Au lieu de dissuader – ou rassurer – les voisins européens, elle susciterait la moquerie ou la lassitude. Et, pour réellement intervenir à l’extérieur, même de façon modeste, ou défendre leurs frontières, les Européens auraient alors toujours besoin de l’oncle Sam ou d’appuis extérieurs.

L’Europe, une force d’impuissance  ?

Le test réel de la crédibilité est là. Tant que l’Europe sera obligée, pour assurer la mise en place d’opérations militaires assez modeste, de recourir à des partenaires extérieurs — la Russie au Tchad en 2008 (pour 4 hélicoptères!), la Géorgie en Centrafrique en 2014 (pour  une compagnie!), la Turquie en Bosnie-Herzégovine aujourd’hui encore —, elle ne sera pas crédible. Tant qu’elle ne sera pas disposée à engager ses forces, et donc à subir des pertes, dans des opérations de stabilisation extérieure, ou à s’engager massivement dans des opérations de « réassurance » à ses frontières, l’Europe sera faible. C’est à cette question là que doivent s’atteler les responsables européens aujourd’hui.

De beaux projets dans les cartons

En 1999, au sommet d’Helsinki, les Européens, enthousiastes, décidaient la création d’une force de 50 à 60.000 prêts à intervenir, dès 2003, en réponse à une crise internationale (1). Elle n’a jamais vu le jour. Cet objectif répété, sur le papier, dans ce qu’on appelle des « headlines goal » a finalement été abandonné. Une force, plus petite, à très haut degré de préparation (VHR) avait été mis en place : ce qu’on appelle les battlegroups (ou groupements tactiques). Déclarée opérationnelle en 2007, selon un tour de rôle assuré par les Etats membres, cette force de réaction rapide de l’UE n’a jamais pu être déployée. Et rien ne prouve qu’elle pourrait l’être dans les années qui viennent. Tant les blocages (politiques, financiers…) sont nombreux.

Une volonté autonome limitée

Ce n’est pas seulement une question de moyens, de techniques, ou de financement. Il y a réellement un problème d’infantilisme européen. La mise en place des mesures dites de « réassurance » pour les pays européens de l’Est face aux nouveaux comportements russes, mis en place à l’OTAN ces derniers mois, en est un exemple frappant : il a fallu l’impulsion américaine pour « obliger » certaines nations à se mobiliser. Cette incapacité politique (et économique), cette réticence à s’engager au profit d’un voisin, est un signal, plus, clair aux yeux des pays riverains de l’Union européenne de « l’impuissance » européenne que l’existence ou la non existence d’une structure militaire européenne intégrée.

Une série de questions à résoudre

Si on se place dans une hypothèse moins pessimiste, la création d’une telle armée suppose de résoudre donc tout d’abord une série de questions hautement politiques : Qui finance cette armée ? A qui rend-elle des comptes ? Qui déclenche et qui autorise son emploi, son utilisation à l’intérieur ou l’extérieur des frontières ? Qui assume politiquement les « morts » ou les « erreurs » ?  etc. Il y aura ensuite une série de problèmes « techniques » à régler (problèmes qui sont aussi très politiques) : Quelle sera la taille de cette armée ? Quelle sera sa composition ? Quels seront ses équipements et qui paiera ? Quels seront ses uniformes, ses grades, son circuit de commandement ? Quelles seront ses règles d’engagement ?… On le voit c’est un vaste chantier qui s’engage si on voulait mettre en application cette idée. Un chantier qui ne trouve aucun début de réponse dans les commentaires des responsables politiques aujourd’hui.

Quelques pistes : commencer par quelques uns d’abord ?

On peut estimer qu’un tel projet ne pourrait se faire qu’à quelques pays qui partagent en commun une certaine approche politique et militaire. A commencer par les pays du centre de l’Europe — Benelux, Allemagne, Italie, Espagne — confrontés aux mêmes problématiques : baisse des budgets militaires et des terrains d’opérations. La participation britannique à un tel projet ne doit pas être recherché ; le Royaume-Uni voit « rouge » à chaque fois qu’on parle d’Europe politique. Et n’a participé à aucune opération notable de l’Union européenne depuis … 2004. La participation de la France est, en fait, une plus grande inconnue. Une armée européenne sans les 2 puissances nucléaires aurait-elle un sens ? Mais les fondamentaux de l’armée française — décision rapide, prise par l’exécutif seul, sans décision gouvernementale et avec un faible contrôle parlementaire, emprise expéditionnaire importante —, n’est pas reproduisible au plan européen. L’esprit à Paris n’est pas farouchement en faveur d’un tel rapprochement qui signifierait une singulière perte d’indépendance.

… avec un corps européen, réellement disponible

Plutôt qu’une armée européenne, l’objectif pourrait viser, au départ, à mettre en place un « corps européen » (2), doté de toutes les atouts nécessaires pour intervenir (aérien, naval, hélicoptères, soutien médical, renseignement, satellites, etc.), et disponible en permanence, sous un commandement unique. Il faudrait prévoir des terrains d’actions prioritaires, des règles d’engagement déjà définies, des autorisations politiques et parlementaires préalables, afin d’éviter un enlisement dans des notions trop conceptuelles qui n’ont souvent qu’un objectif caché : bloquer tout engagement. Et il faudrait surtout prévoir, pour mobiliser et intéresser les différents pays participants, des terrains potentiels d’actions mais aussi des économies de fonctionnement (3)…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire :

(1) « les Etats membres devront être en mesure, d´ici 2003, de déployer dans un délai de 60 jours et de soutenir pendant au moins une année des forces militaires pouvant atteindre 50 000 à 60 000 personnes, capables d´effectuer l´ensemble des missions de Petersberg » indiquaient les conclusions du Sommet d’Helsinki.

(2) L’Eurocorps basé à Strasbourg n’a de corps que le nom, c’est pour l’instant juste un Etat-Major de force, largement sous-employé.

(3) C’est tout le succès d’EATC, le commandement européen de l’aviation de transport, qui a permis sur une échelle assez modeste de générer certaines économies tout en assurant une plus grande disponibilité des avions de chaque Etat participant (France, Benelux, Allemagne au départ et maintenant Espagne et Italie).

Mis à jour 10.3 avec quelques éléments complémentaires (notamment sur le sommet d’Helsinki)