Que peuvent faire les Européens pour soutenir la France ? S’engager un peu plus ?

Les Européens doivent repositionner très vite leurs priorités : arrêter certaines missions, en déclencher d'autres, venir en renfort de certaines actions menées par la France (crédit : EUFOR Althea)
Les Européens doivent repositionner très vite leurs priorités : arrêter certaines missions, en déclencher d’autres, venir en renfort de certaines actions menées par la France (crédit : EUFOR Althea)

(BRUXELLES2) Après les trois attentats de Paris, des 7, 8 et 9 janvier (*), la réaction européenne a été forte en émotions et en symboles. Mais faible, pour l’instant, en actes concrets. L’arsenal législatif devrait être renforcé dans l’avenir (PNR européen, etc.). Mais cela prendra du temps. Et cela ne suffira pas. Il faudra aller plus loin dans la solidarité et l’action européenne, notamment en prenant le relais de la France sur certains théâtres d’opération.

La France… au bout de ses capacités

Très vite, va se poser la question d’appuyer la France dans certaines actions militaires. La mobilisation de 10.000 militaires supplémentaires sur le territoire français (lire : Armée déployée en France. Une « opération intérieure » de protection) ne paraît pas épisodique et devrait durer plusieurs mois, voire plusieurs années. A cela, il faut ajouter environ 20.000 militaires hors de métropole (opérations extérieures multinationales ou nationales, bases permanentes, outre-mer). Soit 30.000 personnes mobilisées. L’armée française est aujourd’hui ainsi à la limite de ses capacités opérationnelles. Ce, sur fond de menaces toujours très présentes, que ce soit au nord du Sahel, côté Libye ou au sud, côté Nigeria ou Cameroun (lire : 2014, année de crises … Et ce c’est pas fini en 2015 !). Ce qui devrait interpeller les Etats européens.

Passer la vitesse supérieure

Jusqu’à présent, les Européens ont appuyé la France dans le Sahel de façon plutôt limitée. Les Allemands s’engagent actuellement de façon assez massive dans la mission de formation de l’armée malienne (EUTM Mali). Et un certain appui aérien existe, du moins au niveau du transport stratégique (Europe-Sahel), avec le groupement européen EATC. Mais la question de passer à la vitesse supérieure va désormais se poser. Une question tout autant politique que financière ou militaire.

Assurer le relais dans les opérations multinationales

Les Européens vont devoir prendre le relais de la France dans certaines opérations multinationales de stabilisation. La présence française dans certaines missions ou opérations européennes a, en fait, déjà beaucoup diminué (EUMM Georgia, EUNAVFOR Atalanta). La France avait retiré ses gendarmes de EULEX Kosovo et, plus anciennement, de EUFOR Althea en Bosnie-Herzégovine, la présence française a diminué dans la mission d’observation en Géorgie (EUMM Georgia) et est devenue moins forte dans l’opération de lutte contre la piraterie en Somalie (EUNAVFOR Atalanta). L’opération européenne de stabilisation en Centrafrique (EUFOR RCA) se termine en mars prochain. Et le relais a globalement été passé dans la mission de formation de l’armée malienne aux Allemands et Espagnols en grande partie. Ce mouvement pourrait se poursuivre.

Quelqu’un pour prendre l’initiative

Mais, surtout, à l’avenir, il ne faudra pas trop compter sur la France, pour endosser le rôle de « nation-cadre », voire participer aux missions PeSDC, sauf intérêt national primordial. Non par manque de volonté. Mais par manque de moyens. Toute nouvelle opération ou mission européenne, qu’elle soit menée au titre de la PeSDC, la politique européenne de sécurité et de défense commune, ou de l’OTAN, l’alliance Atlantique, devra donc se réaliser sans participation majeure de la France. C’est une donne que les Européens et Alliés vont devoir prendre en compte… Il faudra qu’un pays prenne le relais de l’initiative. Tous les regards se tournent alors vers Berlin (Rome et Madrid étant aux prises avec des difficultés économiques). L’Allemagne se retrouve ainsi avec un nouveau rôle, inconfortable, à endosser : celui de meneur de la politique européenne de sécurité.

Quatre défis urgents

Concrètement, quatre défis urgents se présentent aux Européens qui exigent une réponse rapide.

En premier lieu, il s’agit d’assurer la montée en puissance rapide de la mission de l’ONU en Centrafrique (MINUSCA), permettant ainsi aux Français de Sangaris de se désengager aussi vite que possible.

Deuxièmement, il faut examiner quels pays européens peuvent apporter à l’opération Barkhane, menée par la France dans les pays du Sahel, un soutien plus intense. Différents avions européens sont déjà mobilisés, assez discrètement, au travers du groupement européen de l’aviation de transport EATC, pour assurer le transport stratégique (Europe-Sahel). Mais c’est à peu près tout. Il s’agit de faire davantage, au moins au niveau logistique — soutien médical, essence, drones, etc. — afin de mieux partager l’effort à la fois en hommes, en moyens et … en finances. Une question d’autant plus cruciale que Paris a décidé de renforcer ses moyens dans la zone.

Troisième enjeu, il s’agit de renforcer l’action accomplie en Irak, dans la coalition internationale menée par les Américains.

Enfin, et plus difficile, il faut réfléchir sérieusement à l’action possible vis-à-vis du conflit intérieur libyen, d’une part pour éviter qu’il ne dégénère en une zone de non-droit, totalement incontrôlable, d’autre part, pour « éradiquer » les possibles foyers de terrorisme qui s’y trouvent afin d’éviter un débordement au nord vers l’Europe, à l’ouest vers la Tunisie, au sud vers le Sahel et le Tchad. Même réflexion à avoir sur la zone Nigeria-Cameroun, où on peut désormais parler clairement d’un « conflit » ou de « guerre » mené par Boko Haram contre les Etats de la région, après les attaques successives contre plusieurs villages au nord du Nigeria et sur la base de Kolofata au nord Cameroun, début janvier.

Repositionner les priorités européennes

De façon plus cruciale que jamais, la question du repositionnement de certaines missions et opérations de stabilisation menées actuellement par les Européens se pose. Certaines ont un intérêt en termes stratégiques, comme pratiques, très limité. D’autres relèvent carrément de la gabegie financière ou humaine.

L’opération de stabilisation EUFOR Althea en Bosnie-Herzégovine a une utilité plus que limitée en termes militaires mais continue d’employer plusieurs centaines d’hommes, dont la plus grande action, en quatre ans, a été de mettre à disposition des hélicoptères lors des inondations qui ont frappé la région (une discussion qui remonte déjà à 2009, lire : le retrait de se prépare). Un peu cher et un peu démesuré pour une simple opération de protection civile.

Dans d’autres termes, l’importante opération de l’OTAN menée au Kosovo (KFOR) doit retrouver un étiage plus limité. Le risque d’instabilité au Kosovo n’étant plus tout à fait du même ordre qu’il y a 15 ans ! Son pendant européen, mis en place pour consolider l’état de droit (EULEX Kosovo), opère déjà une décrue de ses effectifs. Et la suite de cette mission prête aujourd’hui à une réflexion qui devrait démarrer cette année.

Il faudra aussi s’interroger sur l’efficacité de certaines missions, telles EUPOL Afghanistan, qui a une utilité très limitée, et ne pas hésiter à fermer ou suspendre certaines missions. La mission EUBAM Libya, actuellement au « point mort » – avec des effectifs repliés à Tunis voire en « télétravail » !!! – consomme toujours un budget d’une dizaine de millions d’euros par an. Pour rien !

(Nicolas Gros-Verheyde)