La diplomatie européenne retrouve un chef d’orchestre

Federica Mogherini (de dos), entourée de plusieurs ministres des Affaires étrangères : Erjavec (Slovénie) Reynders (Belgique), Steinmeier (Allemagne)
Federica Mogherini (de dos), entourée de plusieurs ministres des Affaires étrangères : K. Erjavec (Slovénie) D. Reynders (Belgique), F. W. Steinmeier (Allemagne), E. Tuomija (Finlande)

(BRUXELLES2) Dans quelques jours sonnera pour la nouvelle Haute représentante de l’UE, son premier Conseil Européen. Mais assurément l’Italienne a gagné la première manche : s’imposer, en douceur, comme un chef de file.

Un choix réussi (pour l’instant)

L’Europe a retrouvé en Federica Mogherini, le chef d’orchestre qui lui manquait cruellement jusqu’alors. Matteo Renzi, le président du Conseil italien ne s’était pas trompé en voulant propulser à Bruxelles sa ministre des Affaires étrangères. Têtu, sans bouger d’un iota, il avait surpris par sa détermination, y compris dans la péninsule, à vouloir ce poste pour l’Italie. Comme me le confiait un journaliste, plutôt sceptique sur ce choix au départ, il le reconnait aujourd’hui « il avait raison ». Il y a à la fois un changement de ton et de conviction très nets et une présence publique plus importante.

Une présence devant la presse

La clé de cette réussite tient à plusieurs facteurs. Tout d’abord, la présence même de Federica Mogherini tout au long de la dernière réunion des ministres de l’UE, des Affaires étrangères comme de la Défense, les 17 et 18 novembre, son implication comme son compte-rendu devant la presse – à trois reprises durant la réunion – en attestent. La Haute représentante entend reprendre son rôle de premier plan sur les questions d’affaires étrangères mais aussi de défense et de sécurité, largement délaissées ces dernières années. Vendredi dernier, elle a tenu à présider le conseil des ministres du Développement, souvent dévolu à la présidence tournante, car considéré comme mineur, montrant ainsi qu’elle n’entendait négliger aucun pan de sa responsabilité : de la diplomatie au militaire, en passant par l’aide humanitaire et le développement.

Changer la méthode de réflexion

Ensuite, sa volonté de changer les méthodes de travail, même si elle parait un détail organisationnel, n’est pas superflue. Les conseils des ministres des Affaires étrangères se résumaient jusqu’à présent à un empilement de déclarations de « préoccupation » ou « d’extrême préoccupation » sans vraiment de priorité. Et chaque ministre s’empressait de dire tout le bien qu’il pensait de la politique nationale plutôt que de la politique européenne. « Si on remet à chaque fois les mêmes points que le mois dernier, l’ordre du jour n’est plus maitrisable. Les discussions entre les ministres tournent en rond et ne servent pas à beaucoup de chose » commentait, il y a peu, un diplomate européen chevronné, familier de ces réunions ministérielles, reconnaissant ainsi que le changement de méthode était nécessaire. Quant aux conseils des ministres de la Défense de l’UE, force est de reconnaître qu’ils ronronnaient avec un ensemble de rapports adoptés, pour le moins abscons, sans dégager réellement de trame politique (à l’inverse des réunions de l’OTAN par exemple). Ressusciter l’attention, dynamiser le débat, permettre aux ministres de s’exprimer est donc un passage obligé.

La défense n’est pas oubliée

Enfin, son affirmation de promouvoir les battlegroups comme les missions/opérations de la PSDC en tant qu’instrument de cette politique n’est pas superflue. L’Europe de la Défense, en général, et la PSDC en particulier, ont souffert ces dernières années, d’un tropisme de l’échec. L’absence de volonté des Etats membres comme les difficultés financières ont souvent été avancées comme un motif pour « ne pas agir » au lieu de chercher à agir et voir comment les difficultés pouvaient être résolues ou contournées. En la matière, l’Europe de la Défense dispose d’un atout certain : il existe, sur le « papier », quasiment toute la palette nécessaire pour permettre à certains d’avancer plus vite que d’autres : (ce qui n’existe pas pour les autres politiques « régaliennes », comme en matière économique ou de fiscalité) groupe d’avant-garde, coopération renforcée, structure de coopération renforcée permanente, etc. Quant aux opportunités pour agir, elles ne manquent pas. Et l’indécision européenne comme son manque de présence sur la scène internationale s’ils se poursuivent pourraient être aussi dommageables au continent européen, tout autant que la crise économique actuelle.

Un dynamisme européen qui a des limites

Il ne faut pas rêver et pas projeter cependant des ambitions démesurées. Une femme, même intelligente et déterminée, même charmante et respectée des autres ministres, ne peut pas changer ce qui reste structurel. La politique étrangère est d’abord le produit d’une histoire et d’une position géographique. Et c’est au niveau de chaque Etat que se décide d’abord cette politique étrangère… Ce qui entraîne de singulières différences dans les positions Etats membres sur différents sujets de politique extérieure. Mais cela ne prive pas le niveau européen d’un effet. Au contraire, la plupart des capitales se rendent bien compte que la division des positions ne facilite généralement pas à moyen terme, et même à court terme, leur rang mondial.

Poser pièce par pièce les éléments de la reconstruction

Cette donnée-là, la nouvelle Haute représentante la connait bien pour avoir été ministre des Affaires étrangères. Mais à la différence de son prédécesseur, elle n’en fait pas un point de blocage mais un atout.  Déterminée à jouer tout son rôle, notamment comme coordinateur de la politique extérieure de la Commission, il ne faut pas se fier à son côté souriant ou fort aimable. F. Mogherini sait ce qu’elle veut et semble vouloir poser, pièce après pièce, les éléments de ce qui lui permettra d’abord de reconstruire en interne une capacité d’agir puis d’impulser ensuite à l’extérieur plus durablement la politique européenne. Nous ne nous en plaindrons pas.

Faire jouer ensemble les musiciens

Indéniablement, la Politique européenne extérieure a retrouvé ce qui lui manquait — un chef d’orchestre — permettant à tous les « musiciens » de jouer leur partition, dans un ensemble juste un peu plus harmonieux… et finalement plus efficace. Reste maintenant à transformer l’essai, après ses débuts prometteurs…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).