Les combats à l’est de l’Ukraine. Une réalité moins simple que l’apparence

La statue Rodina Mat (mère patrie) dominant Kiev (© NGV / B2)
La statue Rodina Mat (mère patrie) dominant Kiev (© NGV / B2)

(BRUXELLES2 de retour de Kiev) Dans un discours très rôdé, les autorités ukrainiennes laissent souvent de côté, savamment, certains aspects, moins clairs de l’action ukrainienne , comme le rôle joué par les supplétifs ukrainiens — les « bataillons » paramilitaires — et leur propre action militaire offensive, avec bombardements à la clé, face aux rebelles pro-russes. Ce qui brise ainsi une image de « gentils » Ukrainiens attaqués. Officiellement la réponse est : « nous ne tirons pas, nous ne faisons que répliquer ». La réalité semble un peu moins simple et ne peut être résumée qu’en un seul mot : ce qui se passe à l’est de l’Ukraine est une vraie guerre, avec tous les moyens employés, de façon assez classique, sur le terrain, comme à l’arrière, où la guerre de communication et de propagande fait rage. La Russie en use savamment. Mais il ne faudrait pas prendre les Ukrainiens pour des anges non plus. Avec des risques de part et d’autre, pour les Européens également…

Bombardements à l’arme lourde, très lourde

Ce flou impressif s’éclaircit quand on entend des témoins de retour de la zone de combat. « Les Ukrainiens ont bombardé à l’arme lourde sur Donetsk » a confié un expert européen, qui a été présent sur le terrain, et que B2 a pu interrogé. Du 120 mm, du 152 mm, du BM 21 (les lance-roquettes de type Grad, montés sur camions) est utilisé, des systèmes Uragan (220 mm) ainsi que du SS21 (missiles ballistiques) sont présents. Et les pertes subies sont « lourdes. Beaucoup « plus lourdes que celles égrenées chaque jour par le responsable de la sécurité ukrainienne » selon notre interlocuteur.

L’aide des services de renseignement russes aux rebelles

L’offensive menée au mois d’août par les forces ukrainiennes a ainsi largement été impréparée. Les séparatistes attendaient de pied ferme. Et ils sont passés à la contre-offensive quand ils avaient l’avantage, détruisant au passage un bataillon complet des supplétifs ukrainiens. Aidés de drones et des renseignements du GRU (NB : la Direction générale des renseignements de l’État-major des Forces Armées russes), ils disposent ainsi d’informations et d’analyses, que n’a pas automatiquement l’armée ukrainienne, attaquant à bon escient. Les forces supplétives « cosaques » sont, en revanche, plus ou moins hors contrôle. Explication d’un expert : « Les Russes n’en voulaient plus à Rostov sur le Don et les ont expulsé vers l’Ukraine, leur ont trouvé un « terrain de jeu » ».

Des boucliers humains

La prise d’otages est ainsi non pas toujours une monnaie d’échange. Mais une garantie de sauvegarde. Lors de la prise des otages de l’OSCE, les ravisseurs avaient mis en évidence le véhicule capturé devant le local où étaient détenus les observateurs. Une règle plutôt peu habituelle chez des ravisseurs soucieux de discrétion. La raison est simple « les prisonniers leur servaient de protection contre les bombardements ».

Les bataillons d’irréguliers, une force supplétive à l’Est

Les bataillons de volontaires, utilisés par le gouvernement de Kiev, sont « une expérimentation du Ministère de l’intérieur » explique à B2 Oleg Anatoliyovych, ancien colonel du service pénitentiaire et membre du nouveau conseil d’experts indépendants mis en place par le ministre de l’Intérieur. C’est ainsi une partie des forces les plus actives de Maidan, qui se retrouve engagée à l’Est. D’une certaine façon, cela permet de trouver une utilité à des organisations, « provenant souvent de mouvements extrême droite, voire néofascistes, qui continuent leur activité de façon plus sociale ». Cela a permis aussi de « désengorger » Kiev de dizaines d’activistes qui menaçaient tous les jours le gouvernement, et de disposer de forces complémentaires. L’armée ne pouvant intervenir à l’intérieur des frontières. C’est « bien d’un côté mais c’est complètement instable », explique notre interlocuteur.

Un risque d’instabilité au retour

« La situation est totalement anormale » poursuit Anatoliyovych. Nous avons « une situation où ces bataillons volontaires ont recours à des collectes publiques d’associations pour s’équiper, en matériel spécifiques. » Et « personne ne peut garantir que, demain, ces bataillons ne vont pas quitter la zone – qualifiée d’opération anti-terroriste (ATO) — pour marcher sur Kiev ou une autre ville ». « Personne n’a prévu ce cas de figure » indique-t-il. Certains responsables de bataillons commencent à trouver une place dans de responsabilité dans la société ukrainienne. Quelques-uns ont été élus à la nouvelle Rada. D’autres intègrent la police, à l’image du commandant adjoint du bataillon Azov, Vadym Troyan, devenu commandant de la police de l’oblast de Kiev (la région de Kiev sans la ville).

La présence de combattants européens

Dernier facteur d’inquiétude, qui pourrait là concerner plus directement les Européens. Quelques dizaines de citoyens européens combattent du côté des séparatistes, certains autres côté ukrainien. Le phénomène est assez limité. Sans constituer une filière aussi nombreuse que celle existant en Irak, contre l’Etat islamique, elle suscite cependant quelques inquiétudes. Ceux qui combattent là viennent de différents pays (France, Belgique, Espagne, Italie) et « trouvent un terrain d’entraînement et de perfectionnement paramilitaire » nous confie un expert du sujet. Ils pourraient « au retour, nourrir des groupes extrêmes », qu’ils soient d’extrême-droite ou d’extrême gauche. Car c’est la particulière du terrain, on pourrait même dire du terreau du Donbass, de faciliter des passerelles entre les deux extrêmes que la solidarité pro-russe rapproche.

(Nicolas Gros-Verheyde)