Une nouvelle jeunesse pour l’OTAN. Et pour l’Europe de la défense ?

(BRUXELLES2 de Newport à Milan) Le Sommet de l’OTAN a marqué indubitablement pour l’Alliance un retour à ses fondamentaux : 1° faire face à « l’adversaire » russe (on ne dit plus « ennemi » mais c’est pareil) ; 2° lutter contre les foyers de terrorisme dans certaines parties du monde, 3° le maintien d’une capacité de forces armées. Cela a l’avantage d’être simple. Les interrogations, les atermoiements, les réticences semblent aujourd’hui envolés. On peut ainsi remarquer – comme l’a fait David Cameron d’ailleurs – que les divisions qui avaient marqué les alliés il y a plus de 10 ans, lors de l’intervention américano-britannique pour faire tomber Saddam Hussein sont oubliées. La crise en Ukraine comme la situation en Irak rendent plus que jamais nécessaire l’unité des alliés et la force militaire. L’Alliance retrouve ainsi une nouvelle jeunesse.

Peu de remises en question

L’Alliance s’est certes remise en ordre de marche… Mais en s’évitant aussi quelques remises en question douloureuses. L’énorme engagement en Afghanistan n’a pas vraiment éliminé le foyer taliban en Afghanistan (ce qui était l’objectif en 2001), l’intervention américano-britannique en Irak en 2003 a produit un chaos indescriptible 10 ans après, l’intervention en Libye en 2011 – succès militaire – a abouti à une impasse politique et sécuritaire aujourd’hui menaçante pour les pays voisins. La nouvelle intervention en Irak tient en partie compte de ces échecs.

Un constat : partir « seul » n’est plus possible

Il n’est plus question pour l’OTAN ou les USA de partir tout seul, ou presque, et en faisant du 100% militaire. Il faut donc inclure les pays arabes. Et il faut inclure les alliés qui n’ont pas de volonté ou de possibilité d action militaire propre. D’où l’appel à toutes les bonnes volontés (ravitailleurs, renseignement, aide humanitaire, etc.) permettant d’avoir ainsi une coalition la plus large possible. L’équation financière n’étant pas non plus très éloignée de cette équation politique. Il faut ensuite prévoir le coup suivant : avoir une autorité politique consolidée, un contrôle aux frontières, etc. Car défaire les troupes de l’état islamique ne servirait à rien si le terreau dans lequel il s’est installé ne se rénove pas. C’est là où l’Alliance trouve les limites de son action et doit trouver un relais…

Un vacuum politique européen

Devant cette réalité où les Européens ne peuvent rien faire sans les Américains, l’Europe de la défense parait dans les « choux ». Ce d’autant qu’on se trouve dans une phase « transitionnelle » au niveau européen où une Haute représentante est déjà (mentalement et presque physiquement) partie et l’autre n’est pas encore arrivée. Il y a incontestablement un « vacuum » politique à la tête de l’Europe de la défense. Vacuum accentué par la crise russo-ukrainienne. Moscou veut se confronter avec l’OTAN et les Américains, pas avec les Européens qui sont en position de négociation.

Une Europe de la défense dans les choux ?

La réunion des ministres de la défense de l’Union européenne, qui se sont retrouvés ces mardi et mercredi en réunion informelle à Milan, avait ainsi un côté un peu surréaliste. La discussion sur l’avenir des battlegroups, la force de réaction rapide de l’UE, maintes fois entamée, a été reprise sans trouver de réelle solution, pour le moment. Alors que l’OTAN dans le même temps, mettait en place, en 2 temps, 3 mouvements, sa propre force de réaction rapide. Du moins sur le papier, car dans la réalité, rien n’est fixé, et la discussion sur les détails risquent de révéler bien des questions… Quant au suivi des conclusions du sommet de décembre sur la Défense, le travail paraissait un peu terne et décalé par rapport aux enjeux de sécurité de ces derniers mois. Cependant il ne faudrait pas s’y tromper : les atouts européens existent.

Mais… des opérations qui marchent

Les missions de formation de l’armée nationale en Somalie et au Mali fonctionnent. Elles forgent le destin de nouvelles armées – sans grand tapage – mais de façon sûrement aussi efficaces qu’en Afghanistan. Certes l’objectif n’est pas aussi grandiose. On ne compte pas des centaines de milliers d’hommes en formation. Cela se compte plutôt en quelques milliers. Mais ces quelques milliers permettent de faire la différence. L’opération de maintien de la paix en Centrafrique EUFOR Rca – après un démarrage difficile – a commencé à produire ses fruits. Et sa prolongation de quelques mois a été esquissée. Quant à l’opération anti-piraterie EUnavfor Atalanta, son succès est réel, la piraterie est contenue (grâce à une combinaison d’autres facteurs également), au point que les autres opérations multinationales (notamment la CTF151 et l’opération Ocean Shield de l’OTAN ont discrètement baissé la garde, laissant l’Union européenne assurer sa part du « fardeau »).

L’atout « global »

Le principal atout européen est – B2 en a déjà parlé mais il n’est jamais mauvais de le rappeler – son positionnement politique « pluraliste » avec plusieurs Etats membres où aucun ne détient la suprématie. Au contraire de l’OTAN où personne ne peut nier la suprématie américaine. Le fonctionnement européen parait un peu complexe à décrypter, fait d’hésitations et de compromis. Mais au final, le résultat n’est pas souvent mauvais. L’autre atout européen est de pouvoir mixer des instruments diplomatiques – qui existent malgré tous les cassandres – financiers et juridiques. Ces derniers n’étant pas le moindre atout du dispositif, notamment pour effectuer un transfert de prisonniers (pirates dans l’Océan indien, « agitateurs » ou « délinquants » en Rép. Centrafricaine, criminels de guerre ou mafiosi au Kosovo).

Une séparation des tâches

De fait, on peut désormais esquisser une séparation très franche, que nul ne veut pourtant dessiner auparavant. A l’OTAN les opérations de conflit de haute intensité, dans certaines zones géographiques (Asie et Golfe) ainsi que la défense territoriale de l’Europe (qui est redevenue le « core business » de l’Alliance).  A l’UE, les opérations plus légères,  de moindre envergure (en termes d’hommes et d’intensité du conflit), mais dans des milieux complexes, mêlant opérations militaires et de police ou d’Etat de droit ; dans des zones où l’OTAN n’est pas automatiquement en verve (Afrique, Moyen-Orient) ; dont l’objectif n’est pas de vaincre un ennemi mais de rétablir un « Etat ». Ce découpage peut se décliner dans les forces : à l’OTAN, une force de réaction rapide, apte à aller défendre les frontières de l’Est (face à la Russie) ou du sud (en Turquie) ; à l’UE, une force de réaction rapide apte à intervenir « hors frontières » en mission de courte durée (interposition, évacuation de ressortissants…), pour peu que les Européens veuillent bien s’attaquer aux réels problèmes bloquant cette force.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).