Irak. La 3e guerre du Golfe (en coalition) démarre en trombe. 5 minutes de réflexion ?

F/A18 Hornet sur le pont du porte-avions Eisenhower (crédit : US army, 2012)
F/A18 Hornet sur le pont du porte-avions Eisenhower (crédit : US army, 2012)

(BRUXELLES2) Les tambours de l’intervention militaire roulent. Les mots claquent. Terrorisme, Déstabilisation, Danger. Pour la cinquième fois en 20 ans, une coalition internationale se met en place pour intervenir dans le monde face au « terrorisme » – dont deux fois déjà dans le même pays (Irak 1991, Afghanistan 2001, Irak 2003, Libye 2011). De façon plutôt étonnante, on se donne très peu le temps des explications, préférant laisser libre cours à l’émotion. L’exécution publique de quelques otages palliant à ainsi à toutes les interrogations. Et cependant il y en a…

L’axe du mal a changé de versant

L’ennemi est aujourd’hui désigné. Ce n’est plus Al Qaida ou les Talibans, cette fois ce n’est plus Saddam ou Kadhafi, les talibans afghans qui sont visés, l’ennemi, c’est Daech, l’état islamique en Irak et au Levant (EIIL, ISIL ou ISIS selon les appellations). Tout le monde se parle aujourd’hui, de façon quasi ouverte (ce qui est un changement), et s’échangent des informations : Américains et Iraniens, Français et Algériens, Arabes du Golfe entre eux. Le dirigeant syrien Bachar el-Assad n’est plus honni, ce n’est plus l’ennemi à abattre. L’Iran devient un allié plus que fréquentable, un partenaire. Quant à la Russie de Poutine, elle se tait, victorieuse dans sa posture de départ : soutenir les régimes en place. Et l’axe du mal a changé de versant. Un terroriste chasse l’autre. Mais chacun reste en place, sauf quelques « despotes », qui ont valsé, mais à leur place c’est un terreau de haine et une large instabilité qui se sont installés. Quelle leçon tirer de l’expérience passée ? Comment réussir à juguler les foyers d’instabilité déjà existants ? Comment éviter créer d’en créer autres ? Qui sera  » l’ennemi  » de demain : en 2015, 2016, 2020 ?

Une coalition en mode « improvisation »

De façon insensible, l’intervention occidentale est passé d’un soutien humanitaire, puis en équipements militaires aux forces kurdes et irakiennes à un véritable engagement armé menée par une coalition, dont tous les contours sont encore flous. On apprend les ralliements des uns et des autres au jour le jour, parfois au moment même d’un bombardement. Cette coalition assez informe regroupe de façon très malencontreuse, et pour tout dire dangereuse, ce qui ressort de l’action universelle – l’action humanitaire – et ce qui ressort de l’action de force. n’a d’ailleurs pas encore de commandant en chef attitré, même si on voit bien que c’est l’état-major américain basé au Qatar qui coordonne l’ensemble. Il n’a pas encore de nom, même si au niveau national, chaque pays a donné un nom de code (Chammal pour la France). Aucune organisation n’a pris le relais pour chapeauter cette coalition qui pourrait ainsi rester ad hoc comme en 2003. Mêler l’humanitaire au militaire est-il une bonne chose ?

Une stratégie difficile à percevoir

La guerre durera plusieurs mois, plusieurs années, ont averti les chefs d’Etat major. Mais pour quel objectif ? Le flou règne. Chacun n’a qu’un mot en bouche : « neutraliser », « éradiquer » Daech. Mais c’est un peu court comme stratégie. On a vu comment cette stratégie « contre » un ennemi désigné avait joué des tours en Afghanistan. « Eradiquer » ca veut dire « mettre au tapis ». Or, il ne s’agit pas d’un groupe d’une vingtaine de déseperados qu’il s’agit de réduire au silence. Mais plusieurs milliers de soldats (entre 20 et 25.000 selon les estimations), avec matériel, financement et organisation. Une organisation qui arrive à drainer derrière elle non pas seulement des populations locales mais aussi des « immigrés européens ». Des personnes qui n’avaient que faire jusqu’à aujourd’hui des combats entre sunnites et chiites mais ont besoin de retrouver une fierté qu’ils ont perdu ou ils n’ont pas eu. Là encore, on ne compte pas ces « combattants européens » (et non étrangers comme on les nomme souvent par facilité) sur les doigts d’une main mais par centaines. Le risque d’une réimportation du conflit, en cours de celui-ci ou à la fin du conflit, n’est pas une vue théorique. Le renforcement policier suffira-t-il ?

Une drôle de guerre

Lutter contre Daech avec les raids aériens apparait comme la partie la plus simple, la plus facile de l’opération, je dirais presque la plus joyeuse, en tout cas la moins couteuse politiquement. La vraie bataille sera ailleurs. C’est une grosse différence avec les principaux engagements. Lors des précédentes interventions (Afghanistan, Irak, Libye…), passés les premiers jours, une relative indifférence avait suivi. Seuls les militaires, leurs familles et quelques personnes sensibilisées se sentaient concernées. Aujourd’hui avec la présence de combattants européens, en nombre, c’est le contraire. Le plus grand danger de cette avancée de Daech (alias état islamique) comme de l’intervention militaire sera à l’arrière. Un versant d’autant plus difficile à assumer pour nos sociétés, pour nos démocraties qu’elles devront se battre sur plusieurs fronts : à la fois pour conserver leur sens de la liberté et de la discussion, pour ne pas céder à la peur et à l’intolérance, et aussi pour lutter contre les possibles « fauteurs de troubles ».

Stopper la fabrique de terroristes

L’effort ne doit pas, en effet, se porter tant sur l’offensive guerrière que sur la reconquête des esprits et des corps à l’intérieur de nos sociétés. Si un effort de compréhension, un sens de l’intégration plus poussé, un changement de braquet et de discours n’est pas obtenu, la « fabrique de terroristes » continuera à exercer son activité. Et les lendemains de cette intervention seront plus noirs que la non-intervention. Il va surtout falloir redonner du sens, de la fierté à une partie des citoyens européens qui ne se reconnaissent pas (ou plus assez) dans leur pays d’origine (France, Belgique, etc.) et préfèrent aller donner leur sang et leur énergie dans d’autres contrées. Si on ne commence pas à comprendre ce qu’est l’Islam d’aujourd’hui, à lui donner un sens plus moderne, à donner toute leur place dans le débat public, et non pas à le mépriser, à ne le sortir qu’en cas de problème, on s’achemine vers des lendemains, très durs.

(Nicolas Gros-Verheyde)

NB : le décompte des « guerres du golfe » obéit à des analyses différentes. La guerre Iran-Irak est parfois vue comme la 1ère guerre du Golfe. Je ne mentionne ici que les « guerres » menées en coalition internationale au rythme d’une tous les 10 ans environ (1991, 2003 et 2014)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

4 pensées sur “Irak. La 3e guerre du Golfe (en coalition) démarre en trombe. 5 minutes de réflexion ?

  • 27 septembre 2014 à 09:59
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    Bien cet article. Mais j’aimerais savoir QUI PEUT BIEN VENDRE des armes a Daech ?

  • 27 septembre 2014 à 10:19
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    Merci pour cette nécessaire remise en perspective !! Clairvoyance et réalisme….

  • 27 septembre 2014 à 12:23
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    Il serait également intéressant de relever et de documenter (?) l’absence totale – du moins en apparence – d’initiatives européennes dans ce domaine. Par « initiatives européennes », on entend ici – tout simplement – la mise en oeuvre des dispositions du Traité en matière de PESC/PESD et de lutte contre le terrorisme. Dispositions qui sont au demeurant très claires et précises, même si elles sont peu connues parce que peu diffusées/expliquées dans la presse. On veut dire par là que les dispositions du Titre V du Traité sur l’Union Européennes permettraient (exigeraient ?) que le Conseil Européen prenne une position commune sur « la 3ème guerre du Golfe » – que le Haut Représentant saisisse le Conseil et la Commission de propositions précises tant sur le plan diplomatique que militaire – que le HR soit chargé de l’exécution des décisions du Conseil – que les États membres volontaires effectuent les opérations militaires ainsi décidées en concertation et AU NOM DE L’UE – que le Parlement européen soit tenu informé – etc … Le fait que le Traité ne soit pas appliqué mériterait d’être relevé et expliqué. Au demeurant, espérons que l’excellent article de NGV suscitera les « 5 minutes de réflexion » nécessaires, notamment au sein des Institutions communautaires. JGG?

  • 27 septembre 2014 à 12:57
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    Bonjour,

    Pour vous la politique de l’autruche est la moins « noire » pour l’avenir ? Croyez vous que ces TERRORISTES (n’employez pas les mots « états », « djihadistes »,
    « combattants » ils n’ont ici aucun sens) se cantonneront à un certain territoire ? Vos rubriques antérieures semblaient différentes, avez-vous une peur égoïste cachée ? Si Bush, je veux dire les groupes qui dirigeaient ce pantin et les USA à cette époque, fut quasiment l’amorce de la situation actuelle, ainsi que la guerre de l’URSS à l’Afghanistan, c’est la faiblesse des états et de l’Europe qui a mené à cette situation.
    L’an passé l’engagement prévu et annulé de la France en Syrie aurait pu retenir cette peste. Dans un contexte similaire, au tout début de la guerre en Yougoslavie alors qu’un déploiement de forces aurait littéralement stoppé cette guerre, Miterrand qui avait les moyens d’intervenir efficacement a dit « il faut donner du temps au temps » ….
    Ce n’est pas de la religion de l’islam qui s’agit; c’est de terreur mondiale par Al Qaïda et le successeur de Zarkaoui, pilleur, voleur et tueur .
    Ne vous « boboisez » pas en évoquant « l’incompréhension » des « natifs » qui ne se reconnaissent pas dans « leurs pays d’origine »: ceux qui les quittent et (pourvu qu’ils soient vaporisés), non les jeunes qui se sont fait laver le cerveau par des techniques éprouvées et que l’on doit tenter de stopper avant leur départ, ne pensent que meurtre et domination avec des armes pour leur seul intérêt. S’ils avaient une minuscule parcelle de courage ils ne masqueraient pas.

    Je suis persuadé que Régis Hutin de Ouest France, mon quotidien, aura un éditorial plus sensé.

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