Jean-Claude, Martin, Donald, Federica… Le quatuor européen est en place

Dans la salle de presse du Conseil, bondée, le soir du 30 août, quand les deux nominés Tusk et Mogherini font face à la presse... (crédit : Conseil de l'UE)
Dans la salle de presse du Conseil, bondée, le soir du 30 août, quand les deux nominés Tusk et Mogherini font face à la presse… (crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2) Federica, Jean-Claude, Donald et Martin… le quatuor européen est en place : l’Allemand Schulz au Parlement européen, le Luxembourgeois Juncker à la Commission européenne, le Polonais Tusk au Conseil européen et l’Italienne Mogherini comme Haut représentant… Chacun a sa manière a plutôt bien réussi son premier examen de passage. Et il est temps de le dire …

Halte aux ronchons et grincheux de tout poil !

Les grincheux pourront certes trouver l’un trop vieux, l’une trop jeune, le troisième pas assez multilingue et trop direct, l’autre trop pusillanime… Les ronchons ajouteront que c’est encore un coup de l’Allemagne qui gouverne tout aujourd’hui, ou qu’on donne trop de place aux nouveaux pays, qu’une autre équipe serait bien mieux, etc. Effectivement ! On peut toujours souhaiter mieux, d’autres têtes, une équipe + choc. Mais à supposer qu’elle existe, cette équipe de choc – ce quatuor idéalisé et jamais réalisé – ne résisterait pas 33 minutes à la sphère européenne. Et il s’épuiserait vite face aux tempêtes à venir. De fait, disons le tout net et sans ambages. Ce quatuor présenté s’il résulte un peu du hasard, des pressions des uns et des autres, s’il n’est pas parfait, se révèle – au final – un choix… presque parfait ! Tant au plan individuel, qu’au plan collectif. Il y a un peu de l’alliage des orfèvres dans cette composition.

Une équipe bien meilleure que la précédente

Cette nouvelle « dream team » européenne est incontestablement meilleure que la précédente. Rappelons-nous il y a cinq ans ! le déjà usé Barroso, l’ineffable Van Rompuy, la totale inconnue Ashton et le sympathique Buzek, c’était vraiment pas terrible. Et sûrement pas à la hauteur des enjeux que l’Europe devait affronter. Ce quatuor-là ne s’est d’ailleurs pas vraiment révélé à la hauteur dans ses individualités que dans le collectif.

Le président de la Commission José-Manuel Barroso n’a pas fait le second mandat qu’il avait annoncé et qu’il ambitionnait lui-même. La Haute représentante Catherine Ashton a multiplié les bourdes et erreurs au départ, a certes gagné en expérience durant cinq ans mais elle n’a jamais pu ou su exprimer un peu clairement ce qu’était une politique extérieure européenne, à part « nous sommes préoccupés ». Quant au président du Parlement européen (dans les premières 2 années 1/2), Jerzy Buzek, il symbolisait certes une « Nouvelle » Europe mais ca ne suffit pas à faire un mandat, quand l’effacement est la règle.

Seul le quatrième larron, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, qui a joué dès le début la carte de la discrétion a tiré, à peu près, son épingle du jeu. Dans les milieux européens, on salue son travail. Effectivement Herman a bien joué de son rôle de médiateur des 28 leaders, évitant trop de crises. Mais force est de reconnaitre qu’il n’a pas vraiment symbolisé, non plus, toutes les espérances qu’on avait mis dans ce poste : symboliser l’Europe, donner du corps et un coeur à l’Union européenne.

Une nouvelle dream team ?

Alors voilà avec ces 4 là aujourd’hui, nous avons une équipe incontestablement plus à même de gouverner l’Europe, de donner un peu de rêve, et surtout d’être un peu plus réactifs que la précédente et de prendre les décisions adéquates dans les 5 années à venir qui ne sont pas de tout repos. Chacun est d’un rang supérieur à ses prédécesseurs, dans la force politique et la symbolique.

Deux fins connaisseurs des rouages européens

Avec Jean-Claude Juncker, à la Commission européenne, on dispose d’un très fin connaisseur des rouages européens. Il connait tout le monde, les bravades ou lâchetés des uns, les volontés et lignes rouges des autres. Il connait la puissance de l’exécutif européen, comme ses limites. Et cela va être sans doute une partie de sa première tâche : redonner du coeur à l’ouvrage à des fonctionnaires, compétents, mais un peu désabusés par les dernières années. C’est un fin louvoyeur, peut-être un peu trop disent ses détracteurs. Mais il aime l’Europe et est décidé à réussir son mandat (c’est un peu le couronnement de toute une vie passée sur les questions européennes). Son âge n’a de valeur que son expérience. Il l’a prouvé en juillet au Parlement européen réussissant au-delà de toutes ses espérances sa première audition officielle.

Martin Schulz a réussi son pari : être renouvelé au Parlement européen. Ce n’est pas rien. Le Breton allemand voulait le poste de la Commission européenne. Il n’a pas réussi. Loin d’aller remâcher sa rancoeur dans un contrefort d’Aix la Chapelle, il a décidé de repartir au combat et d’obtenir ce renouvellement à l’assemblée. Une bonne nouvelle. Schulz a réussi à donner au poste de président du Parlement européen, un peu de vigueur, de sens politique, de sens du commentaire qui lui manquait depuis quelques années. Ca change de quelques prédécesseurs. Je serait charitable en taisant leurs noms. Lui aussi comme son alter ego à la Commission, partage un vrai sens européen mais aussi des réalités économiques ou sociales, Nec plus ultra, il parle plus que parfaitement le français, comprenant la politique française, sans doute mieux que nombre de socialistes français…

Un vent de fraicheur de l’Est et du Sud

Avec Donald Tusk au Conseil européen, c’est un peu d’air frais venant l’Est qui entre dans l’ambiance feutrée. Donald n’est pas n’importe qui. Avec les frères Kaczyński, elle était mal partie. Et Varsovie est aujourd’hui un des moteurs de l’intégration européenne. Tusk – et son gouvernement de la Plate forme civique – ont su tisser des alliances, avec Berlin bien sûr, mais pas seulement, avec Londres et Paris également, au gré des intérêts des uns et des autres  Atlantiste au départ, libéral dans l’âme, il a prouvé que l’Europe n’était pas uniquement un marché. Il a fait des réformes difficiles dans le pays, en réussissant le pari d’être réélu. Et la Pologne a traversé la crise sans trop de dégât. Elle est sans doute un des pays qui a su le mieux profiter des fonds européens et est aujourd’hui un des moteurs de l’intégration européenne. Homme de l’Est, Donald permettra de rappeler à certains Etats membres comme à certains pans de l’opinion publique, que l’Europe ne s’arrête pas à Berlin, mais se poursuit au-delà : des frontières de Leningrad jusqu’à la Mer noire, et qu’il n’y a pas besoin de parler français pour être au coeur de l’intégration européenne.

Last but not least, Federica Mogherini. Ce Blog y reviendra sûrement à de plusieurs reprises. Nous pourrons peut-être dans l’avenir nuancer notre propos, voire trouver à critique. Mais aujourd’hui ne gâchons pas notre joie. Federica est celle qui incarne sans conteste un changement de style à la tête de la diplomatie européenne. La politique étrangère a enfin un visage, une parole, une voix, une tenue. Certes Mogherini n’est pas une veille rombière de la diplomatie comme Lavrov, Védrine… Mais elle n’est pas une nouvelle venue contrairement à certains de ses détracteurs. Etre blonde ne signifie pas être inculte. Elle a un peu grandi dans la politique internationale, d’abord sur les bancs de l’université puis ensuite dans les couloirs du parti démocrate. Avoir quelqu’un qui a fait sa thèse sur « les relations entre religion et politique dans l’Islam » n’est pas tout à fait inutile dans ces temps mouvementés où la compréhension du monde arabe et musulman mérite un peu d’attention…. Peut-être plus utile que 35 années passées à ahaner le cuir dans les charrues diplomatiques ! Ses premiers pas, samedi, au Conseil ont montré qu’elle avait travaillé, un peu, ses dossiers. Mais qu’elle était aussi très politique, ne dédaignant pas de se collecter avec les problèmes européens actuels (le chômage des jeunes, la crise économique, etc.). Gageons que nous la reverrons.

Ne boudons !

En tout cas aujourd’hui, il serait sans doute bête de ne pas bouder sa joie. L’Europe a enfin retrouvé, avec ces 4 là, (sans compter les quelques surprises que pourraient nous révéler la composition du collège des commissaires) une allure, une envie d’Europe, qu’elle n’avait pas réussi à avoir auparavant. Alors, oui, aujourd’hui, on peut parler d’une « dream team ». Et il sera toujours temps demain, de nuancer ce propos et de critiquer… quand il y aura à critiquer et des actes. En attendant, on peut leur dire vraiment « bon courage ». Car avec les crises en cours (voir encadré), cette dream team n’a pas un tableau de rêve à gérer…

(Nicolas Gros-Verheyde)


L’Europe au bord de la rupture

Pour faire court, l’Europe est au bord de trois ruptures et de nombreux choix.

  • Une rupture économique, avec une stagnation réelle, les plans d’austérité sont au bout de leur efficacité, et si on ne veut pas éprouver un nouvel effondrement économique, il va falloir jouer finement et courageusement, et sans doute abandonner quelques attitudes un peu doctrinaires (sur le 3% de déficit, les 60% de dette, etc.).
  • Un risque politique. Il y a peu de gouvernements qui ne sont pas au bord du suicide. L’instabilité est telle qu’on ne sait pas si le gouvernement le plus sûr ne peut pas tomber le lendemain. Les élections anticipées se succèdent. Des mouvements, sans une assise politique ancienne, nés de la crise, gagnent une place estimable sur la scène politique. Et les idées extrêmes, voire franchement racistes gagnent du terrain. Deux régions européennes – Ecosse et Catalogne – revendiquent une « indépendance ». Si le pas est franchi, il pourrait donner un coup de fouet à quelques autres qui n’attendent qu’un signal.
  • Des menaces sécuritaires. Avec le conflit qui se poursuit en Ukraine avec la Russie – et la volonté de quelques pays de pousser au feu -, la guerre qui s’aggrave en Irak-Syrie avec l’Etat islamique, le « bordel » libyen, le risque tunisien, etc. tout cela aux portes de l’Europe ne va pas leur laisser beaucoup de repos à notre quatuor.

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