Les 8 grands défis du prochain/e Haut représentant(e)

(BRUXELLES2) Le(a) prochain(e) Haut(e) représentant(e) – qui doit être désigné(e) ce soir – n’aura pas trop de ces quelques semaines pour se préparer et se « frotter » à la fonction. Il/Elle va, en effet arriver dans une meilleure posture que Catherine Ashton en 2009, ayant un peu plus que quelques jours pour se préparer. Sa prise de fonction se situe en effet le 1er novembre.

  • Un atout important : le service diplomatique européen.
    Le Haut représentant (*) dispose désormais d’un service diplomatique européen – le SEAE. Certes celui-ci ne fonctionne pas encore à 100% de ses capacités (Lire sur le Club : Un service diplomatique encore loin de ses performances). Mais il a le mérite d’exister, avec des personnes compétentes qui n’attendent peut-être qu’un coup de fouet pour démarrer au quart de tour. Les délégations de l’UE ont eu quelques années pour se rôder et prendre le relais des présidences tournantes. Elle sont à l’oeuvre un peu partout sur le continent. Les résultats sont parfois variables. Mais la puissance du réseau est là.  Mais tous les problèmes ne sont pas réglés.

1er travail : Organiser une équipe

Cela parait une évidence. Mais cela avait été un des problèmes de l’actuelle Haute représentante, Catherine Ashton. Voulant faire table rase des équipes existantes, la Britannique avait préféré se reposer sur une équipe restreinte, de quelques uns ; puis avait recruté au hasard des rencontres, avec finalement un entrecroisement des lignes hiérarchiques, et un résultat… pas toujours très heureux. Il s’agit donc de disposer de deux, voire trois équipes, bien dimensionnées, l’une pour faire face au travail quotidien d’un commissaire (c’est-à-dire de participer au travail collégial de la Commission), l’autre pour faire face aux enjeux diplomatiques. Voire d’avoir une troisième équipe, à l’arrière, chargé de faire de la veille prévisionnelle, la prospective stratégique, pour prévoir les enjeux de demain.

2e tâche : Restructurer le service diplomatique

Le nouvel Haut représentant devra ensuite mettre fin au « bazar » de lignes hiérarchiques (il n’y a pas d’autre mot) qui se croisent et s’entrecroisent entre un cabinet politique, un board du SEAE qui n’a pas « produit tous les effets escomptés » (comme le disent poliment les diplomates) et les différentes directions géographiques et horizontales. Il s’agit de remettre ainsi sur pied une direction du Service diplomatique européen qui puisse, avec peu de moyens, gérer rapidement la « diplomatie au quotidien ». Ce sera le principal travail du nouveau secrétaire général du SEAE. Ce n’est pas, en effet,  au Haut représentant d’auditionner chacun des candidats au poste des délégations. Il va donc falloir trouver des profils solides pour remplacer ceux qui partent (Pierre Vimont, David O’Sullivan), en même temps, faire confiance aux nouveaux arrivants pour leur déléguer un maximum de tâches et permettre au Haut représentant de se concentrer sur ces tâches.

3e défi : Déléguer certaines tâches  à des « suppléants »

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, l’a évoqué de façon intelligente dans son programme, au Parlement européen. Les commissaires européens devront suppléer le cas échéant le Haut représentant dans ses différentes tâches. Ce n’est pas à proprement parler un poste de Haut représentant adjoint. Mais presque. Une personne, qui puisse de façon ad hoc, remplacer le Haut représentant au « pied levé » dans des réunions internationales ou devant le Parlement européen. Un peu comme le fait un « ministre délégué » ou un « secrétaire d’Etat parlementaire ou ministre d’Etat » en Allemagne et dans certains pays.

4e défi : Régler les problèmes latents avec la Commission européenne

Il faut trancher dans le vif, et vite ! Les règles financières, budgétaires, administratives n’ont pas vraiment été adaptées à la fois à la nouvelle donne issue du traité de Lisbonne (rapprochement des compétences de la Commission et du Conseil) et à l’extension des missions en matière de politique étrangère et de défense. On en est resté à l’époque ante-Lisbonne. Or, on ne peut pas avoir les mêmes règles pour une administration de « gestion de crises », voire exposée à des dangers réels de vie et de mort, avec celles d’une administration qui gère et contrôle des financements sur une longue durée (un an).

5e défi : Repositionner le champ d’action de la politique étrangère. Les relations avec certains pays comme la Suisse, la Norvège ou les autres pays « occidentaux » de l’Europe ne devraient plus mobiliser l’attention du service « extérieur » et prendre place davantage dans le portfolio d’un commissaire. Ce sont des pays qui ont, sinon la porte ouverte vers l’adhésion, au moins, des liens largement économiques et intérieurs qui ne ressortent pas vraiment de la politique étrangère de l’UE. Il y a une incongruité aujourd’hui à voir la Haute représentante s’occuper des relations avec la Suisse tandis que le commissaire à l’élargissement s’occupe des relations avec la Tunisie ou l’Ukraine.

6e défi : Etre opérationnel immédiatement face aux crises en cours (et celles à venir)

Au niveau international, les crises ne manquent pas. Il s’agit donc de ne pas traîner. L’Europe au bout de plusieurs années de crise économique est singulièrement affaiblie en interne mais aussi sur la scène mondiale. Et tout retard serait dommageable. Plusieurs crises majeures menacent d’ailleurs l’Europe à ses frontières, ce qui est arrivé rarement dans les 20 dernières années (crise des Balkans, mis à part).

  • A l’Est, l’Ukraine, avec en filigrane les relations avec la Russie, réclament une implication plus forte du Haut représentant qui a, jusqu’ici, largement laissé la main à 2 ou 3 Etats membres. Il ne s’agit pas d’aller faire la guerre à Moscou. Le temps de la confrontation Est-Ouest est terminé. Il ne s’agit pas non plus de montrer trop de faiblesse ou de désunion face à l’offensive de Poutine. Mais d’avoir davantage de fermeté et de cohérence dans l’approche européenne.
  • Au Sud, La Libye est un « conflit oublié ». Mais son potentiel explosif, comme le positionnement du pays, à proximité des côtes européennes et des routes migratoires en fait un problème majeur. Le conflit naissant en Irak comme celui continuel en Syrie, s’ils paraissent contenus à distance, n’en recèlent pas moins un effet boomerang dommageable, non seulement en termes pétrolifères ou d’immigration potentielle, mais aussi d’usine à terroristes.
  • Plus au sud, il ne faudra pas oublier l’Afrique et son potentiel de crises en devenir. La Centrafrique est le plus grave d’entre eux aujourd’hui. Mais la situation au Nigeria ne lasse pas d’être inquiétante tandis que le redressement de la Somalie, du Mali n’est pas terminé. La situation peut aussi se retourner dans certains pays de l’Ouest de l’Afrique (Côte d’Ivoire, Sénégal) comme de l’Est (au Kenya notamment). Il ne s’agit pas de lâcher un continent qui recèle également d’importantes capacités de croissance économique, autrement plus importante que les pays du partenariat oriental.

7e défi – Se préparer aux crises et conflits futurs

D’autres conflits surgiront dans un proche avenir. Soyons en certains. Et peut-être dans des pays où nous n’y attendons pas tout à fait (le Maghreb de l’Algérie, le Maroc et la Tunisie) ne forme pas une « terra » pacifique. Il faudra sans doute « muscler » la fonction de veille et prévision stratégique. C’est aujourd’hui en partie le rôle de l’IntCen, le centre d’intelligence (renseignement) du service diplomatique.

8e défi – revoir la politique de défense et de sécurité commune (PSDC)

Le Haut représentant devra assumer une révision, non pas drastique, mais un repositionnement de la PSDC. Il faut tenir de trois facteurs nouveaux : la limitation durable des moyens financiers et opérationnels des Etats membres, l’absence peut-être plus temporaire de volonté politique « expéditionnaire » (qui se fait sentir jusque dans certaines capitales, comme Londres, auparavant assez enclines à ce type d’engagement), la permanence de crises – qui mêlent aspects externes (guerres, conflits civils) et internes (tendance migratoire, risque de terrorisme) – et redoublent d’intensité aux bordures européennes. Cela doit avoir des conséquences sur les missions et opérations de maintien de la paix de l’UE comme sur les projets et ambitions d’industrie européenne de la défense.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Article à suivre : faut-il revoir les missions/opérations de la PSDC ?

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(*) Je n’utiliserai pas systématiquement le double genre, ce qui ne préjuge ni du nom du futur nominé ni du principe que cette fonction puisse être assumée par une femme. Au contraire…