Mare nostrum, fierté italienne

Mare nostrum, fierté italienne

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Au centre opérationnel de la marine italienne dans la banlieue de Rome (© NGV / B2)

Au centre opérationnel de la marine italienne dans la banlieue de Rome (© NGV / B2)

(BRUXELLES2) « Mare Nostrum« . C’est un peu la fierté retrouvée de la marine italienne. Aller à la rescousse des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée et finissent par périr en mer.

Un drame déclencheur

L’opération a été montée en vitesse, après le naufrage dramatique du 3 octobre près de Lampesuda qui fait 366 morts. Le choc est immense. Le gouvernement italien (dirigé alors par Enrico Letta) sent bien qu’il faut augmenter la présence en mer, mieux la coordonner et, surtout, lui donner une impulsion politique, une visibilité au plan national comme au plan européen. L’opération Mare Nostrum est née. Elle est mise en place, rapidement, le 18 octobre 2013. Objectif, comme l’explique le vice-amiral Foffi, le chef de la marine italienne : « augmenter la présence maritime en mer, pour sécuriser les eaux, et sauver les migrants et réfugiés » (*).

Navires, hélicoptères et avions

Cinq navires de la Marine, en moyenne, sont dédiés à cette tâche (aux côtés des gardes-côtes et de la Guardia di Finanza qui disposent d’une flotte plus mobile mais plus petite). Du gros navire amphibie de type San Giorgio aux patrouilleurs de haute mer de type « Commanders » ou « Constellations » en passant par les frégates de type Maestrale, sans oublier l’indispensable avion de patrouille maritime, les hélicoptères embarqués (SH90 ou AB212) et même un drone « Predator » qui assurent l’indispensable surveillance aérienne, il y a là toute la palette d’intervention d’une marine moderne (voir détail en encadré).

Objectif : sauver de vies… et ne pas être trop près !

Au fil du temps, les marins italiens ont affiné leur méthode de secours. « Certains navires de migrants sont si surchargés et dans de telles conditions, qu’ils ne sont plus en condition de navigabilité, ni même d’être remorqués. C’est pour cela qu’on fait très attention, en allant à la recherche avec de petits navires. Il est dangereux de s’approcher trop près. Des navires marchands se sont approchés pour les sauver. Et le navire a coulé. »

Une technique de sauvetage plus raffinée

Il n’est donc pas question d’aller à la rescousse des bateaux en perdition avec de gros navires. Avec la « houle provoquée » explique le contre-amiral Saponero, chef d’Etat-Major de la marine et responsable du centre de commandement opérationnel (CincNav), cela pourrait faire chavirer les petits bateaux surchargés. « Le gros navire de débarquement reste donc à l’arrière. Il sert de « hub » auprès duquel les chalands de débarquement et les navires d’approche et autres RHIB viennent « déverser » les hommes et femmes récupérés. Sans ces précautions, le naufrage est assuré.

Sur la zone de SAR italienne… et parfois dans la zone libyenne

Les Italiens opèrent normalement dans leur zone maritime de sauvetage et secours en mer (SAR). Mais si nécessaire, et si urgence il y a, ils peuvent se porter au secours d’un bateau en perdition dans les eaux libyennes. C’est le « devoir de tout marin », une obligation « qui se place au-dessus de toutes les autres » souligne le contre-amiral Saponero.

Le dispositif libyen de SAR = presque Zéro

En « Libye, c’est le chaos. C’est un peu comme la Somalie » souligne un autre officier supérieur de la marine. « Les autorités ne sont souvent pas en mesure d’assurer les opérations de recherche et sauvetage (SAR) dans leur zone » Et de regretter : « L’OTAN a sans doute arrêté trop tôt son opération maritime menée au titre de Unified Protector, sans s’assurer que le relais pourrait être pris par les autorités locales ».

Une augmentation vertigineuse

Depuis le début de l’opération (en huit mois donc), près de 74.000 ont pu être secourues. Sur ce chiffre, près de 44.000 par la marine italienne. La majorité sont des hommes (37.724) ; il y a aussi 5505 femmes et 6014 mineurs (dont certains non accompagnés, soit qu’ils ont perdu leurs parents, soit que ceux-ci se sont noyés). Les autres ayant été secourus par les autres forces italiennes (Guardia Costiera et Guardia Di Finanza). L’augmentation est vertigineuse… De 13.267 migrants en 2012, on atteint déjà 35.707 courant octobre 2013 – au moment du « drame de Lampedusa » – et 42.295 au total pour l’année 2013. Une augmentation « due pour bonne partie à la crise en Syrie, et à la situation dans les pays subsahariens » selon l’amiral Foffi. Et presque 60.000 sur les premiers six mois de l’année 2014, dont l’essentiel se concentre sur les derniers mois (depuis la fin de l’hiver) !

270 personnes en moyenne par jour, beaucoup plus certains jours

La moyenne arithmétique de 270 personnes par jour ne reflète pas ainsi la réalité en mer, où certains jours ce sont plusieurs milliers de migrants qui sont recueillis à bord des navires italiens. Avec des pics notables, fin mars début avril, ainsi que fin mai début juin, où près de 10.000 personnes ont été sauvées. Le record ? : « On a récupéré 1566 migrants entassés sur un seul navire » remarque un officier. La polémique gronde en Italie, où on met en cause l’opération comme étant un « aspirateur à réfugiés ». Une critique que certains au niveau européen reprennent, à mi-mots, pour … justifier leur inaction.

A La reconquête de certaines valeurs européennes

A ces critiques, les militaires répondent que ces statistiques reflètent tout simplement un meilleur suivi. « Avant on mourrait en silence » résume, un peu amer, un officier. Avant la mise en place de l’opération, « on estimait qu’un navire sur dix seulement atteignait à bon port les eaux européennes selon le HCR et les ONG » confirme le vice-amiral Foffi. Les autres coulaient… sans qu’on le sache. Et personne ne s’en émouvait. Aujourd’hui « on espère que la proposition de navires arrivant à bon port a été renversée, et que seul 1 sur 10 seulement fait naufrage. »

(Nicolas Gros-Verheyde, au CincNav à Rome)


Le dispositif de sauvetage italien

  • Le groupe naval est généralement composé d’un navire de débarquement de la Classe San Giorgio, avec un équipage de 180 marins, un hôpital de bord, des hélicoptères de larges espaces permettant d’accueillir des migrants ou réfugiés et un large pont permettant d’organiser la récupération des bateaux secourus, même dans des conditions difficiles de mer ;
  • et de 2 frégates type Maestrale (avec un équipage de 183 marins et un hélicoptère SH90 ou AB212) ; deux navires de patrouille offshore, de type « commanders » or « constellations », avec un pont pouvant accueillir un hélicoptère, une unité côtière pour le soutien logistique.
  • 2 hélicoptères EH-101 équipés pour une surveillance maritime longue distance, avec une capacité de recherche infrarouge, sont aussi embarqués sur les navires, et si nécessaire basés à Lampedusa.
  • Un avion de patrouille maritime Atlantic, basé à Sigonella – Catania et un avion P180 sont aussi de la partie.
  • Un Drone maritime « predator », utilisé pour l’identification des contacts ;
  • Un hélicoptère des Carabinieri est utilisé pour les patrouilles maritimes, équipé d’un dispositif de recherche infrarouge (FLIR) ;
  • les radars côtiers italiens, et stations d’identification des systèmes AIS (automatic identification system)), systèmes de caméras électro-optiques et capteurs infrarouges ;
  • les moyens aériens et navals de la Guardia Costiera et de la Guardia Di Finanza.

NB : Un site de logistique avancé sur l’ile de Lampedusa fournit une assistance logistique aux navires en mer, pour coordonner les mouvements de personnel vers ou des bateaux et faciliter l’usage de l’aéroport civil pour le transit ou le stationnement des avions de patrouille maritime.


(*) Il ne faut pas non plus le nier. Pour la marine italienne, cette opération est une « belle » opportunité de montrer son savoir-faire et sauvegarder ses arrières face aux attaques budgétaires tant au sein du ministère de la défense qu’au niveau interministériel. Selon nos informations, la marine comme l’aviation italienne flirtaient, voire étaient au-dessous, des limites minimales de l’OTAN en matière de présence en mer. Pour maintenir des équipages et des navires en condition, on laissait certains navires au radoub. Aujourd’hui, personne ne doute de l’utilité de la marine. La Marine essaie aussi face aux autres forces en présence – gardes-côtes, Guardia di Finanza, … – de gagner le combat de la coordination. Une nécessité !

A suivre (sur le blog) :

et sur le Club : visite du quartier général de la marine italienne – CincNav