Quand les Ukrainiens perdent confiance en l’avenir

Hôtel Odessa au port d'Odessa, Ukraine (Loreline Merelle@B2)

Hôtel Odessa au port d’Odessa, Ukraine (Loreline Merelle © B2)

(BRUXELLES2 – à Odessa) « Au moins quand il y avait Viktor Iaounokovitch [NDLR : ancien Président ukrainien, déchu fin février], les prix étaient bas. Aujourd’hui, tout augmente ! » affirme Vladimir, un boxeur de 24 ans devenu chauffeur de taxi.

Il n’est pas le seul à faire ce constat. La ville d’Odessa avec son architecture opulente et ses belles statues, pourrait être riche. Mais la grandeur des monuments de la Saint Petersbourg du sud, rêvée par Catherine II de Russie, fait face à la réalité d’une population en déprime. La situation économique est catastrophique, le marché noir ne s’est jamais aussi bien porté, les tensions politiques de l’Est de l’Ukraine ont gagné la région et les Ukrainiens affirment leur exaspération face « au nouveau gouvernement de Kiev », accusé d’immobilisme et de corruption. Une perte de confiance qui s’exprime partout. Autant dire que la venue des élections présidentielles, prévues le 25 mai, ne soulève pas les foules..

La perte de confiance dans les banques

Le 7 avril, un euro équivaut à 13 grivnas (monnaie ukrainienne). Cinq jours plus tard, un euro valait 19 avant de redescendre un peu ensuite. La monnaie est très volatile. Au 30 avril, ce cours était revenu à 1 pour 16 comparé au taux, plus ou moins stabilisé, de 1 pour 11, qui était en cours de novembre à fin janvier. Conséquence, les bureaux de changes doivent modifier chaque jour les cours à mesure que l’inflation augmente ou que le taux change. Les prix flambent. Comment fait la population pour vivre ? « La plupart ont déjà enlevé tout leur argent des banques » me confie une source bien informée. Et il vaut mieux. « Toutes les semaines, il y a des problèmes de retraits d’argent. Car il n’y a plus de liquidité ». Conséquence, l’économie souterraine et le marché noir, déjà fréquents auparavant, prospèrent dans la ville. « Mon voisin gagne au maximum (400 euros) par mois. Et pourtant, il a une voiture qui en vaut cent fois plus. Personne ne déclare ce qu’il gagne » s’indigne Vladimir, qui conduit lui-même un taxi « non officiel » et se paye au « black ».

Dans le gouvernement 

« Comment avoir confiance dans le nouveau gouvernement? » me dit Pavel, un jeune activiste d’EuroMaidan, pro-Ukrainien, alors que l’on marche en direction de la statue de Catherine La Grande.  Il regarde au loin les voitures. Avec le nouveau gouvernement, « il y a une seule tête qui a changé. Mais tout le reste de la classe politique est complètement corrompue ». Et la candidature aux élections présidentielles de l’ancienne Première ministre ukrainienne Ioulia Timochenko, libérée de prison fin février, n’engage pas au changement. « Elle et son “clan Timochenko” était à la tête de la corruption dans les années 80-90. Personne ne veut la voir revenir ».  Quant au Premier ministre actuel, Arseni Yatseniouk, il a toujours vécu dans « ce monde politique corrompu  et personne ne se fait d’illusion sur la manière dont il est arrivé à son poste ». Conséquence : le nouveau gouvernement élu le 25 mai « ne pourra rien changer ».

Dans les forces de l’ordre

Forces de l'ordre dans la ville d'Odessa (Loreline Merelle@B2)

Forces de l’ordre dans la ville d’Odessa (Loreline Merelle@B2)

Dans les rues d’Odessa, les forces de l’ordre se font très discrètes. On croise rarement des uniformes bleus marines, et quand c’est le cas, ils se déplacent en groupes de cinq ou dix. Lors des manifestations pro-Russes, deux ou trois bac de sables – dont l’utilité pose question – sont posés à l’entrée des passages piétons souterrains. Les policiers barrent l’accès à la place Koulikovo, bastion des manifestants pro-Russes (Lire : À Odessa, nationalistes, soviétiques et fédéralistes se font face), mais n’empêchent pas les voitures BMW aux vitres teintées d’y accéder. Même après la dissolution des forces de l’ordre Berkout, accusées d’avoir tiré sur la population lors des manifestations de Kiev de février (Lire : Assassinats en Ukraine (MAJ)), la méfiance reste grande vis-à-vis des forces de l’ordre. Personne n’empêche d’ailleurs aux manifestants de s’armer, en toute impunité, de battes et de boucliers.

Dans le futur

« Je ne peux pas prendre position pour l’un ou l’autre des camps, il y a des extrémistes dans les deux » déclare Viktor, un jeune Ukrainien, rencontré à proximité de la place Kulikovo. Pour ce lecteur de l’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, voir certains habitants d’Odessa « admirer le drapeau de Staline, ça fait mal. Je ne comprends pas ». Jeune diplômé en informatique, Viktor n’a toujours pas trouvé de travail après des mois de recherche. L’accès au marché est bouché. Il espère que « cela s’arrangera dans deux ou trois ans ». Quand on lui parle d’accord d’association avec l’Union européenne et d’avantages économiques, il répond incertain : « est-ce que cela nous aidera vraiment ? ».

(Loreline Merelle)

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