À Odessa, nationalistes, soviétiques et fédéralistes se font face

Viktor et son détachement de jeunes manifestants dans le camp pro-Russe Loreline Merelle@B2
Viktor et son détachement de jeunes manifestants pro-Russes Loreline Merelle@B2

(BRUXELLES2 à Odessa) 2 à 3000 pro-Russes ont défilé dimanche (13 avril) de leur place-forte de Kulikovo au sud de la ville portuaire d’Odessa aux marches de Potemkine, bastion des partisans pro-Ukrainiens d’Euromaïdan. La situation pourrait rapidement dégénérer. Depuis deux mois, la cité d’Odessa vit sur le pied de guerre entre deux camps qui se font face.

Les Pro-Russes ont construit leurs propres campements quasi-militaires autour de la place Kulikovo. Certains souhaitent le rattachement à la Russie, d’autres une fédéralisation de l’Ukraine. Qui leur fournit l’équipement et les vivres ? Des voitures noires aux vitres teintées circulent sur la place Kulikovo, parfois en pleine manifestation, alors que l’accès est barré par des policiers. Elles laissent ouvertes la voie à toutes les hypothèses.

Les partisans d’Euromaïdan, eux, affichent l’unité ukrainienne et appellent à la « résistance nationale » lors de manifestations autour du duc de Richelieu et des marches Potemkine. L’un et l’autre camp se traitent respectivement de « traitres ». Dans la rue, les drapeaux sont brandis, symboles de l’appartenance. Le bleu et le jaune ukrainien au nord de la ville fait face aux deux tendances pro-Russes au sud de la cité, divisé entre le drapeau rouge stalinien de l’ex-Union soviétique et le drapeau noir, blanc et jaune de l’impérialisme russe. Quant aux étoiles du drapeau européen, autrefois fièrement brandi, elles brillent aujourd’hui par leur absence.

Sur la place de Kulikovo : le camp pro-Russe et ses deux tendances 

La place Koulikovo avec ses campements et ses barricades Loreline Merelle@B2
La place Koulikovo avec ses campements et ses barricades Loreline Merelle@B2

Sur la grande place pavée de Kulikovo, en plein milieu du parc, à côté de la gare centrale, deux camps de manifestants Pro-Russes sont installés entourés de barricades.

Sur le premier campement, mis en place le 23 février dernier, le drapeau rouge est bien visible et la référence à l’Union soviétique omniprésente. Dans le deuxième qui lui fait face, installé il y a moins d’un mois et gardés par des jeunes hommes à la discipline militaire, les drapeaux noir blanc et jaune du tsar Paul 1er (1796-1801) sont affichés ostensiblement à l’entrée. Les deux camps se rejoignent lors des manifestations, formant les deux mêmes faces d’un même visage.

Pour un rattachement à la Russie

Jeep avec un drapeau stalinien sur la place Kulikovo Loreline Merelle@B2
Jeep avec un drapeau stalinien sur la place Kulikovo Loreline Merelle@B2

Dans le premier camp, au pied des colonnes du bâtiment Koulikovo, une cinquantaine de manifestants sont installés depuis deux mois dans des tentes en toile ou en plastique. L’ambiance est au camping. On sortirait presque le barbecue si le temps le permettait.

Une soixantaine d’hommes, de femmes entre quarante et quatre-vingt ans prennent le café, le thé et discutent avec entrain autour des drapeaux rouges de l’Union soviétique. Certains portent des uniformes kakis et des casques semblant sortir tout droit de leurs greniers et d’anciennes reliques de guerre. Une jeep avec un drapeau stalinien stationne d’ailleurs devant le campement. « Elle appartenait à l’armée soviétique lors de la seconde guerre mondiale » m’affirme fièrement Pavel, un Ukrainien et activiste pro-Russe venu tout droit de Los Angeles supporter le mouvement.

Juste à côté, des autels sont installés en l’honneur des morts des forces de l’ordre Berkout, tués lors des manifestations de Kiev. « Ils ne le méritaient pas » lâche une vielle femme en sortant son mouchoir.  Elle va ensuite se recueillir dans une tente à l’effigie chrétienne, l’église orthodoxe du camp. « Nous sommes pour un référendum et un rattachement économique à la Russie, à la Biélorussie et au Kazakhstan » déclare Natacha, une femme de cinquante ans, pour qui c’est le seul moyen de « s’en sortir ». Elle regrette ainsi le temps où l’ « éducation des jeunes était assurée par l’Union soviétique ».

Pour une fédéralisation de l’Ukraine 

Entrée du campement pro-Russe à Odessa, Loreline Merelle@B2
Entrée du campement pro-Russe à Odessa, Loreline Merelle@B2

L’ambiance est radicalement différente dans l’autre camp installé sur la place depuis un mois. Autour des tentes, une quarantaines de jeunes hommes de 16 à 25 ans, cagoulés, munis de battes, de boucliers et de matraques font la ronde avec une discipline toute militaire. Ils forment la « garde de protection des droits des citoyens », comme l’affirme fièrement leur « commandant » Viktor, ancien garde de sécurité à Odessa.

Il est à la tête d’une véritable petite armée avec des hommes mais aussi des femmes. Elles sont quatre à partager les dortoirs des jeunes sur des lits de fortunes, des planches en bois et des oreillers, dans des tentes chauffées à l’aide de vieux poêles. « Car la ville et le nouveau gouvernement ne nous fournissent pas l’électricité » déplore le commandant.

Leur objectif : « une fédéralisation de l’Ukraine, un peu à la manière de la fédération de Russie ». A l’intérieur d’une des tentes est d’ailleurs affiché fièrement le drapeau de la ville portuaire de Mykolaïv, capitale administrative de l’oblast (région) de Mykolaïv, fondée par le général russe Grigori Potemkine à l’embouchure de la mer noire et spécialisée dans la construction navale. « La ville est dans la même situation qu’Odessa et on est ensemble pour la fédéralisation » déclare Viktor avec fierté.

Au duc de Richelieu : les Euromaïdans affichent l’unité ukrainienne 

Des manifestants Euromaïdan devant le jardin de la ville, à Odessa  Loreline Merelle@B2
Des manifestants Euromaïdan devant le jardin de la ville, à Odessa Loreline Merelle@B2

Les partisans, pro-Ukrainiens, Euromaïdans se retrouvent au nord de la ville, devant le duc de Richelieu et les marches Potemkine. Ils affichent le drapeau ukrainien en signe d’unité. L’étendard européen, autrefois très présent dans les manifestations, a disparu des cortèges. D’ailleurs, on ne fait plus vraiment appel à l’Europe, mais plutôt à la «  résistance nationale » contre l’envahisseur russe. Les manifestations les plus importantes sont organisées le samedi soir à 18h avec quelques milliers de personnes. A l’aide des réseaux sociaux, les organisateurs mettent en place des points de ralliement et de « collectes ».

Une chaîne de solidarité s’est ainsi formée devant le « jardin de la ville » le long de la rue Mayakosvogo samedi (12 avril) à 13h. On aperçoit  à peine le drapeau ukrainien, symbole du ralliement. Petit à petit, les manifestants se réunissent en ordre dispersé, bravant le mauvais temps. Une cinquantaine puis une centaine de manifestants forment bientôt une ligne jaune et bleue. Agés de 20 à 40 ans,  ils ont le sourire et portent fièrement les couleurs de l’Ukraine. A 14h, ils se mettent à chanter l’hymne, brandissant leurs étendards. Dans les rues, on voit régulièrement passer des voitures de particuliers avec des portes-drapeaux aux couleurs de l’Ukraine. Et le discours se radicalise contre « les traitres qui vendent leur pays ».

(Loreline Merelle)

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