Tripoli… une ville difficile. Et une mission d’assistance de l’UE en suspens

(BRUXELLES2) La mission européenne d’assistance aux frontières (EUBAM Libya) est aujourd’hui en suspens. Il n’y pas d’autre mot. Une partie de l’effectif a été mis en congé ou transféré à Malte il y a quelques jours. Les déplacements des personnels restant sur place ont été limités (pas de déplacement hors de Tripoli). « Des mesures de précaution » a précisé à B2 le porte-parole de la Haute représentante qui sont liées à l’insécurité sur place mais aussi à un « petit » problème d’intendance. 

En cause : un vol d’armes – à l’aéroport de Tripoli – et dont a été victime le nouveau contractant de EUBAM Libya, Garda World, qui a succédé à la société Argus Security. Du coup, une partie des agents de sécurité prévus n’a pas pu être déployée (car non armés). Une enquête libyenne est en cours car les circonstances du « vol » demeurent troubles, selon les premières informations recueillies sur place et transmises aux autorités à Bruxelles, les armes ont été obtenues sur la foi d’un document « officiel ». A notre connaissance, c’est la première fois qu’un incident atteint un tel degré de gravité.

« La mission n’a pas cessé de fonctionner, même si les activités opérationnelles prévues ont dû être reportées » assure-t-on cependant au service diplomatique européen. « Les services concernés ont travaillé sur une solution qui permettrait à la Mission de reprendre pleinement ses activités dans les prochains jours. » D’ores et déjà, une solution temporaire a pu être trouvée sous la forme de « prêt d’armes » à la société privée de sécurité « qui lui permet de fournir des services de protection rapprochée au personnel de l’EUBAM ». EUBAM Libye est donc en train « d’augmenter (à nouveau) son personnel opérationnel à Tripoli ».

Commentaire : attention à ne pas laisser tomber la Libye

De manière générale, on peut remarquer que cette mission lancée il y a presqu’un an (mai 2013), n’a pas vraiment encore décollé. Peu d’activités de formation ont été faites. On ne peut en jeter la pierre aux experts européens sur place. La situation à Tripoli et en Libye est très complexe. Tant au plan politique qu’au plan sécuritaire. Mais il faudra bien un moment donné se poser des questions de fond. Le coût de la mission n’est pas négligeable en effet : plus de 30 millions d’euros (*) – financés par le budget européen – dont la majeure partie est consacrée à la sécurité (une nécessité dans le panorama libyen. Le pays est considéré sur l’échelle de risque, comme égal voire supérieur à celui de l’Afghanistan).

Est-ce que le format d’une mission PSDC est vraiment justifié aujourd’hui ? N’y-a-t-il pas matière à avoir un pool d’experts extérieurs rattachés qui permettraient d’étoffer le personnel de la délégation avec des spécialistes en sécurité et frontières ? Tous les Etats membres jouent-ils le jeu européen ? Ou certains ne préfèrent-ils pas jouer un jeu plus national (qui ne fonctionne pas vraiment au dire de nombre d’observateurs) ?

Quelles que soient les réponses, la situation en Libye, de par son positionnement économique et stratégique, au confluent du pétrole et des routes de l’immigration de l’Afrique de l’Est et du Sahel, avec certaines zones de non-droit, où peuvent se développer des « niches » terroristes qui peuvent rayonner ensuite sur les pays voisins (Mali, Algérie, Tunisie…), ne peut longtemps laisser indifférente l’Europe ? Même si l’Ukraine est une priorité, ce ne doit pas être la priorité. Sinon on risque de se retrouver avec une « bombe » à nos portes, à quelques encablures marines de l’Italie et du reste de l’Europe.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) à comparer aux coûts « communs » de l’opération militaire en RCA (financée par une contribution des Etats membres) qui se monte à un peu moins de 26 millions d’euros pour 8-9 mois.