Au voisinage de l’Europe, le calme plat ?

(BRUXELLES2) Prenez une carte du voisinage européen, banale, celle diffusée par exemple par la Commission européenne. Et commencez à mettre sur la carte trois quatre sujets de conflit.

10 zones de conflit

Tout d’abord, les zones de conflit ouvert = véritable guerre (Syrie), puis les instabilités fortement conflictuelles (Libye, Irak, Gaza) et les instabilités politiques (Egypte, Palestine et peut-être demain Algérie). Vous verrez que la frontière « sud » n’est pas des plus rassurantes. D’autant que l’on n’a pas mentionné la Tunisie (avec un risque de terrorisme avéré), le Liban (secoué de temps à autre par un attentat, et affecté par le conflit proche de Syrie). Rajoutez-y les conflits gelés – où la Russie est un acteur chevronné : Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Haut Karabagh et Crimée aujourd’hui… Et on pourrait aussi mentionner « notre » conflit gelé européen avec Chypre et la Turquie.

CarteVoisinageUe2

Europe = havre de paix 

Et l’on pourra comprendre que l’Europe apparait aujourd’hui comme un havre de paix avec des voisins menaçants ou menacés. La « ceinture » d’instabilité qui partait d’Afghanistan et allait jusqu’au Golfe de Guinée en passant par le Yemen, la Somalie, le Soudan, le Mali etc. – dans le début des années 2010 ! – s’est aujourd’hui doublée, d’une autre ceinture beaucoup plus proche, beaucoup plus soudaine et tout aussi risquée. On ne peut être qu’assez étonné d’une certaine inconscience européenne à débattre de certains sujets (pooling and sharing, nominations des commissaires…), comme si le temps et la politique s’était arrêtés en dehors des frontières, alors qu’on assiste à une accélération forcenée. Ce n’est pas en janvier 2015 que l’Europe devra se mettre en marche …

Un débat totalement dépassé en quelques jours

Les résultats même du débat du dernier sommet « Défense » de décembre (il y a 3 mois !) sont aujourd’hui totalement dépassés. Son calendrier, jugé intéressant, comme son ambition, qu’on peut qualifier de « pragmatique », doivent être révisés, du moins rehaussés. Aujourd’hui on ne peut plus penser la sécurité et la défense européenne comme des matières de réflexion, d’agglutination lente. Il doit y avoir un aggiornamento des structures de défense européenne et accélérer. Nombre de pays y sont prêts – sans doute les plus petits et même les moyens. La France doit prendre la mesure de cette évolution et proposer des solutions, c’est-à-dire faire des concessions (qu’elle devra de toute façon faire dans 2 ou 3 ans). Une fois la tornade municipale passée, les principaux partis devront s’y pencher. Car une solution ne pourra pas être partisane. Elle devra être partagée, au moins, par une large majorité.

Un aggiornamento nécessaire

Ce qu’on aurait pu penser faire en 10 ou 20 ans, il faut l’accomplir en 2 ou 3 ans, voire moins. C’est-à-dire des réformes drastiques : revoir le fonctionnement de « nos » armées européennes, de manière planifiée, organisée, qui ne doublonnent pas l’une et l’autre ; réexaminer le fonctionnement de nos structures de défense. Il ne s’agit pas de créer « une » armée européenne mais « des armées européennes ». Le temps où chacun avait sa marine, son aviation, ses brigades d’artillerie et de tanks est aujourd’hui révolu. Il faut répartir les tâches en fonction des contingences politiques de chaque pays, de leur positionnement géographique, de leur particularisme d’intervention. Clairement de passer d’une souveraineté « isolante » à une souveraineté « partagée ». Les ministres de la Défense belge Pieter de Crem ou son homologue italien, vice-ministre de la Défense, Dominico Rossi l’ont dit chacun à leur façon aujourd’hui aux rencontres « European Defense matters » organisées par l’Agence européenne de la Défense.

Une saine répartition des tâches

Entre l’OTAN et l’Union européenne, la guerre des chefs et la course à la culotte doit aussi cesser. Il faut arriver, de gré ou de force, de jure ou de facto, à un partage des tâches. Les deux organisations ne peuvent aujourd’hui chercher à faire tout le temps la même chose. Il apparait ainsi urgent et nécessaire que l’OTAN revienne à sa fonction première : la défense territoriale. L’heure des corps expéditionnaires installées pour dix ans dans un pays (ISAF en Afghanistan) est aujourd’hui révolue. Et on ne va pas tarder à en constater le prix sur nos structures de défense… A l’UE, de faire ce qu’elle est plus disposée à faire : l’envoi de missions ou d’opérations de maintien de la paix. A l’OTAN, de revoir très rapidement le fonctionnement de ces armées européennes dont les 3/4 ne servent à rien ! A l’UE de renforcer l’espace commun, de créer un marché et une industrie de la défense digne de ce nom, capable de produire les outils modernes de défense, comme les drones (le gros loupé industriel européen de ces 20 dernières années), mais aussi de fixer le cadre législatif et réglementaire nécessaire (pour les drones, mais aussi pour les sociétés privées d’armement, etc.).

Un singulier retour en arrière

Il est ainsi étonnant aujourd’hui que l’Europe se retrouve dans la position non des années 1980 comme le disent certains mais des années 1950 quand les Européens étaient incapables d’assumer eux-mêmes leur défense. Réduits à quémander une dizaines d’avions de chasse aux Américains pour surveiller les frontières en Pologne ou dans les Pays baltes et soudain soulagés quand 300 GI débarquent ! Si l’Ukraine a été sévèrement humiliée par la Russie en devant céder la Crimée (défaite politique mais aussi militaire puisque son appareil de défense s’est totalement écroulé et qu’une partie de ses soldats a préféré rester que partir !), l’Europe comme l’OTAN ont aussi été humiliées, réduites à attendre les Etats-Unis pour assurer la propre défense du continent comme 1944-45 !

Une humiliation collective

La visite d’Obama, mercredi, à Bruxelles était on ne peut plus symbolique. Le leader américain était excellent, un beau baratineur et un bel harangueur. Mais cette espèce de ferveur lascive des Européens (responsables politiques, journalistes, lobbyistes) attendant le Messie était plus qu’irritante, confondante. En laissant, comme dans un temps qu’on croyait révolu, Washington et Moscou fixer le timing et les conditions d’un conflit (avant tout économique),  l’Europe a tout à perdre…

Changer de braquet, et vite !

Il faut jeter par-dessus bord les précautions d’hier et d’avant-hier, rénover notre mode de pensée et de décision. Il n’y a pas besoin de réfléchir à de grands changements institutionnels ou de Traité. Juste décider et appliquer. Et vite… Pour prendre une image cycliste, il faut changer de braquet, changer de pignon, et pédaler !

(Nicolas Gros-Verheyde)

NB : cette carte a été éditée par la Commission européenne sur son voisinage immédiat. J’y ai rajouté quelques petites annotations. Je laisse toute la rsponsabilité du positionnement du titre « Ukraine », placé uniquement sur la partie ouest du pays, et laissant apparaître (géographie impose) une partie Est, aux instances européennes. Erreur cartographique ou lapsus révélateur ? 😉

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).