L’effet boomerang des sanctions économiques sur la Russie

Une enseigne de la banque italienne Unicredit à Odessa - Ukraine (© NGV /B2)
Une enseigne de la banque italienne Unicredit à Odessa – Ukraine (© NGV /B2)

(BRUXELLES2) L’instauration de sanctions par les Européens contre la Russie – prévues à l’ordre du jour du prochain Conseil des ministres des Affaires étrangères – pourrait avoir très vite un effet boomerang notamment dans certains pays européens. Un effet direct… ou indirect. Même si sur la table ne figurent, pour l’instant, que des projets de gel des avoirs de personnalités russes accusées « de menacer l’intégrité territoriale de l’Ukraine », cette mesure pourrait, en effet, ne pas rester sans réaction… de la part de Moscou ! Entre l’Europe et la Russie, il n’y a pas en effet que des mots et de la politique, il y a aussi du business, des relations économiques, qui sont beaucoup plus importantes qu’hier. Les économies sont davantage imbriquées que durant la guerre froide. C’est la grosse différence entre cette crise et les crises précédentes.

Le troisième partenaire commercial pour l’Europe

La Russie est ainsi le troisième partenaire commercial des Européens, derrière les États-Unis et la Chine. Elle représente environ 7% des exportations et 12% des importations de biens des 28 pays de l’Union européenne. Les flux d’échange sont assez structurés : les Européens importent essentiellement des produits énergétiques (gaz, pétrole…) et exportent essentiellement des produits manufacturés (machines outils, automobiles, produits chimiques…). La Russie représente ainsi un débouché de choix pour les produits industriels de plusieurs pays (Allemagne, mais aussi Pologne, Pays-Bas, Italie, Royaume-Uni…)… y compris en matière militaire. Pour la Russie, l’Europe est aussi un partenaire de choix, et même le premier d’entre eux, puisqu’elle représente environ la moitié de ses débouchés.

Augmentation constante

Et ces échanges augmentent rapidement. Si on en croit les statistiques européennes, en dix ans, de 2002 à 2012, les exportations européennes vers la Russie ont plus que triplé, passant de 34 milliards d’euros à 123 milliards d’euros, alors que les importations suivaient la même progression à la hausse passant de 65 milliards d’euros en 2002 à 215 milliards en 2012. Ils restent cependant marqués par un déficit qui tend, lui aussi, à gonfler, passant de 31 milliards d’euros en 2002 à 92 milliards en 2012.

Qui exporte ? Qui importe ? L’Allemagne et l’Italie en tête

Parmi les États européens, c’est l’Allemagne qui est de loin le premier pays exportateur vers la Russie (30% des exportations de l’Union européenne, soit 27,4 milliards d’euros). Elle est suivie de l’Italie (8 milliards d’euros, soit 9%), des Pays-Bas et de la Pologne (6,1 milliards d’euros chacun, soit 7%). La France occupe le cinquième rang (6 milliards, soit 7%). Si on prend les produits importés – essentiellement gaz ou pétrole -, c’est encore l’Allemagne qui est le principal client de la Russie (28,8 milliards, soit 19% des importations de l’Union européenne), suivie des Pays-Bas (22,4 milliards, soit 14%), de l’Italie (14,9 milliards, soit 10%) et de la Pologne (13,9 milliards, soit 9%). La France importe relativement peu et est égalité avec la Belgique à la 5e place (7,9 milliards).

Craintes en Finlande

Le pays nordique craint particulièrement l’effet des sanctions. A la sortie d’une réunion du Comité interministériel de politique étrangère et de sécurité, mardi, le président Niinistö s’est fait officiellement l’écho de ces craintes : si des sanctions sont décidées au niveau européen contre la Russie, elles se feraient sentir en Finlande aussi. Les exportations finlandaises en Russie sont déjà victimes de la chute du rouble, selon le quotidien Kauppalehti. La chute du rouble est particulièrement difficile pour les entreprises du secteur agro-alimentaire. Tandis que le gel des visas pourrait diminuer de moitié les recettes du tourisme en Finlande.  Les exportations finlandaises en Russie, s’étaient déjà rétractées de 6% en 2013.

Aux Pays-Bas

La multinationale néerlando-britannique Shell a des intérêts importants en Russie sur le projet Sakhaline-2, mené avec le géant gazier Gazprom, qui lui-même est engagé dans la province de Groningue. Quant à Lukoil, il a acquis aux Pays-Bas une raffinerie avec 46 stations-service. Sans oublier les ports néerlandais permettent d’assurer le transit vers le marché mondial d’une grande quantité de pétrole russe… On comprend la prudence du Premier ministre Mark Rutte appelant récemment à envisager les sanctions avec « beaucoup de prudence ».

…Et en Allemagne

Les entreprises allemandes sont celles qui sont le plus engagées en Russie comme en Ukraine. Et ce sont elles qui pourraient le plus vite touchées par des mesures de sanctions économiques (ou des mesures de rétorsion). Ces derniers jours, les valeurs allemandes ont joué au « yoyo » boursier, enregistrant des baisses notables, alors que les résultats, par ailleurs sont plutôt bons. Les industriels automobiles — Volkswagen (- 3% en 5 jours alors que parallèlement des bons résultats étaient annoncés pour Audi), Continental —, le conglomérat industriel Siemens (-6% en quelques jours), les groupes énergétiques EON et RWE, et même le téléphoniste Deutsche Telekom sont secoués. De façon générale, la bourse sensible aux moindres secousses a enregistré des baisses sensibles la semaine dernière des principales sociétés engagées en Russie : les Français Société Générale et Renault ont dégusté mais aussi le fabricant de bières danois Carslberg, la banque autrichienne Raiffesen et son homologue italienne Unicredit, le fabricant de pneus finlandais Nokian Tyres.

Des investissements tous azimuts

Plus généralement, d’éventuelles sanctions contre la Russie toucheraient presque toutes les grandes sociétés d’énergie. Le britannique BP pourrait être atteint (d’autant plus qu’il détient 20 % du géant russe Rosneft), mais aussi l’Américaine Exxon Mobil ou l’Italienne Eni, qui sont engagés dans l’exploitation de poches d’hydrocarbure off shore au large de la Crimée. On comprend ainsi les réticences de plusieurs pays à envisager franchement des sanctions économiques. D’autant que Moscou dispose de plusieurs leviers qu’il peut actionner. La présence d’oligarques russes dans plusieurs banques ou entreprises, notamment dans le sud-est de l’Europe (Bulgarie, Chypre, Grèce, …) mais aussi en Italie est un facteur. Sa promesse de fournir un gaz à un prix attractif à des pays comme la Grèce qui sont en phase de redémarrage économique en est un autre.

L’économique … une arme nucléaire ?

De fait, la crise ukraino-russe pourrait coûter cher à l’Europe, et menacer la croissance en 2014, année conçue par tous comme « l’année de la reprise ». La Russie ne peut jouer non plus totalement avec le feu car c’est une partie de son pouvoir financier et économique qu’elle joue ainsi sur un tapis vert, avec le risque de devenir une « terre à risques » pour les investisseurs. Ainsi les liens économiques pourraient jouer dans cette crise politique le rôle apaisant de bornes-limites que le « nucléaire » jouait hier, à l’époque de la guerre froide.

(Nicolas Gros-Verheyde)