Bruxelles-Kiev-Moscou : balle, set et match

Poutine, Barroso et Van Rompuy lors du dernier sommet UE-Russie (crédit : Conseil UE / EBS)
Poutine, Barroso et Van Rompuy lors du dernier sommet UE-Russie (crédit : Conseil UE / EBS)

(BRUXELLES2) Dans l’écartèlement de l’Ukraine entre l’est et l’ouest, entre Moscou et Bruxelles, les jours passent et il faut le reconnaitre la Russie et le régime ukrainien marquent des points. Car ils développent une tactique qui pour être brutale n’en est pas moins subtile…

L’Europe aveuglée sur sa propre force

La signature de l’accord d’association par l’Union européenne avec l’Ukraine a été un « chiffon rouge » pour Moscou. Les Européens ont, en la matière, à la fois trop compté sur leur propre force d’attractivité, leurrés par les succès des années 1990 qui avaient vu les pays baltes s’affranchir de la tutelle de Moscou de manière assez facile somme toute. Ils ont largement sous-estimé la volonté de Moscou comme de Kiev de ne pas céder à la pression de la rue, aveuglés par les faiblesses russes de ces dernières années ou les succès relatifs et récents dans les Balkans. Chacun pouvait se rassurer en se disant que le temps de Budapest 1956 et Prague 1968 était passé… Mais c’était oublier au passage les conflits rapides mais sanglants du début des années 1990 en Moldavie (Transnistrie) et Géorgie (Abkhazie) et l’intervention militaire russe en Géorgie en 2008. Intervention qui a fermé, selon moi, la parenthèse d’une sorte d’absence de la Russie de la scène mondiale. Le soutien indéfectible du Kremlin au pouvoir de Assad en Syrie en est un autre exemple.

L’approche globale… l’Europe le revendique, la Russie l’applique

La Russie mène en la matière une vraie « approche globale », mêlant avertissement et passage à l’acte, soutiens politique et économique, intervention policière et militaire, des services officiels, secrets et provocateurs en tous genres. Une politique très réaliste qui ne s’embarrasse pas de sentiments ou de respect de l’opinion publique. La volonté occidentale de prendre à témoin l’opinion est sans doute généreuse. Mais elle ne résiste à une telle emprise.

Des temps bien distincts : Act, React, Impact (*)

Si on reprend la séquence passée, on y dissèque plusieurs temps bien distincts.

Premier temps : l’alerte. Déclarations politiques, menaces de coupure de gaz, de mesures de rétorsion sur les produits ukrainiens se succèdent avant le sommet de Vilnius sur le Partenariat oriental. Elle s’accompagne d’un signe à peine voilé. La sortie des missiles à Kaliningrad révélée dans la presse allemande n’est pas un pur hasard…

Deuxième temps : le cadeau. In extremis, le Kremlin sort de sa poche une offre surprise. Une offre d’entraide à Kiev, avec à la clé, réduction du prix du gaz et paquet d’aide de 15 milliards de $. Un paquet cadeau que Kiev ne peut refuser. Les Européens ne peuvent pas suivre et passent leur tour. Les manifestations prennent de l’ampleur : le pouvoir ukrainien temporise, soufflant tour à tour le chaud et le froid.

Troisième temps : l’avertissement. La révélation des conversations téléphoniques de Victoria Nuland, la secrétaire d’Etat US pour l’Europe (fuck the UE), et de Helga Schmid, la directrice politique du SEAE, révélant des dissensions entre Européens et Américains est un double message passé aux Occidentaux : 1° « tout ce que vous dites est écouté, nous sommes au courant ». 2° Vous êtes chez nous !… Il ne suscite pas vraiment de réaction… Et pour cause.

Quatrième temps : l’infiltration. Les provocations se succèdent sur la place Maidan. La présence de forces d’extrême-droite dans les rangs de l’opposition est mise en avant, voire de « provocateurs » infiltrés, agissant de façon violente contre la police, est une technique régulièrement utilisée par le maintien de l’ordre en Russie comme ailleurs.

Cinquième temps : la reprise en main. Le temps est venu pour les forces de l’ordre d’intervenir. L’histoire dira si Kiev n’a pas, ce 18 février, cherché en la matière à « doubler » Moscou, à être plus rapide pour éviter d’être évincé après les Jeux de Sotchi, ou s’il n’a fait qu’exécuter les ordres. En tout cas, le résultat est là. L’ambition n’est pas de dialoguer mais de nettoyer. Et tant pis si quelques jours avant le pouvoir ukrainien promettait le contraire aux Européens. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Le nombre de victimes pourra croitre. Ce n’est pas ce qui pourra arrêter le pouvoir.

Sixième temps : chaud et froid. A coté de la répression, le pouvoir pourrait ensuite donner quelques gages aux Européens, en opérant un remaniement, libérant quelques prisonniers, engageant un dialogue national, qui piégerait plutôt qu’il ne faciliterait le travail de l’opposition. Histoire de rassurer les différentes délégations européennes en visite à Kiev (ministres et eurodéputés). Et après…

Septième temps : moi ou le chaos. Si la situation venait à tourner mal, les forces au pouvoir pourraient aller plus loin, organiser des attentats, des attaques contre non pas seulement les opposants mais les établissements publics. De quoi diviser l’opposition et justifier encore plus le maintien de l’ordre. Des régions russophones comme la Crimée pourraient aussi appeler à une autonomisation croissante. Etc.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) « Act, React, Impact » est la campagne du Parlement européen pour les prochaines élections européennes. On dirait que la Russie et le régime ukrainien ont fait, leur, cette devise et l’ont appliquée à la lettre !

Lire sur B2 :

A écouter sur la RTBF – mon intervention au journal Tv (aux alentours 7″20)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).