De l’usage de statistiques en matière de piraterie. Beaucoup de vrai, un peu de faux

(crédit : Marine nationale / DICOD)

(crédit : Marine nationale / DICOD)

(BRUXELLES2 – exclusif) La première attaque et arrestation de l’année n’a suscité que peu de commentaires. Et j’en suis étonné. Car elle recèle deux éléments qui donnent une vision incomplète de la lutte contre la piraterie.

Les chiffres de la piraterie ne tiennent pas compte des navires locaux

On a ainsi appris par incidence que les forces maritimes avaient libéré un dhow indien capturé par les pirates. Cette capture ne figure cependant nulle part dans les statistiques officielles des autorités maritimes. Le BMI (bureau maritime international) comme les forces maritimes ne décomptent pas les captures de bateaux locaux. Un point déjà constaté dans le passé mais qui mérite d’être mis à nouveau en lumière.

Officiellement, ces navires qui ne se signalent pas auprès des différents QG internationaux ne sont pas suivis et leur capture est ainsi difficilement identifiable. Officieusement, il y a d’autres raisons. Tout d’abord, ils ne ne sont pas « assurés » auprès d’assureurs internationaux et ne représentent donc vraiment une valeur « marchande » qui nécessite une intervention internationale. Ensuite, comme un officier me le confiait, en son temps. « On n’est pas tout à fait sûr du caractère involontaire » de l’usage d’un dhow comme bateau-mère. Dans la typologie « capture et prise d’otages », on pourrait aussi parfois parler d’un « affrètement forcé avec intéressement aux prises ». Mais aucun de ses marins n’a jamais été poursuivi pour complicité. Et il n’y a pas de raison de douter de leur bonne foi.

Stat Piracy 15_Jan-22_Janv

Le tableau statistique remis par les forces maritimes anti-piraterie (source : OTAN / Ocean Shield)

Au final, peu importe les raisons, les chiffres livrés régulièrement (chaque trimestre ou chaque an) sont faussés.

Une vision étroite des transferts de pirates aux Seychelles

Autre fait étrange ! Selon la mission EUNAVFOR Atalanta, les Seychelles auraient reçu 47 personnes et l’archipel aurait déjà jugé 33 pirates. Or ce chiffre ne correspond pas (du tout) à ce qui sort de notre base « Pirates » : il en manque au moins 100 !

Selon les données de B2, les Seychelles ont, en effet, déjà reçu 147 pirates et 47 ont déjà été condamnés (*). Sur ce chiffre, 56 ont été remis par les forces placées sous pavillon européen (EUNavfor Atalanta), 54 par des navires opérant dans l’opération de l’OTAN, au titre essentiellement d’accords bilatéraux (Royaume-Uni, Danemark), 15 par les Américains. Tandis que 22 ont été arrêtés par les forces locales.

Cette forte différence tient à un petit détail technique et juridique : EUNavfor ne décompte officiellement que les suspects transférés au titre de l’accord au titre de l’accord signé entre l’UE et l’archipel. Pas les autres. C’est relativement logique d’un point de vue institutionnel. Mais cela n’est pas vraiment objectif. D’ailleurs au point de vue opérationnel, il est bien fait mention de l’intervention des autres forces (Ocean Shield, CTF 151…) quand celles-ci participent à une interception. Cela sème ainsi la confusion. Confusion d’autant plus grande que cette qualification (transférés par les forces « Eunavfor ») tient parfois d’ailleurs à un fil…

Ainsi, pour nous, le chiffre des transferts « EUNAVFOR » s’établit à 56 (contre 47 officiellement). Tout simplement, car nous décomptons les 9 pirates appréhendés par les forces européennes (Espagnols du Numancia), en avril 2009, relâchés pour être « immédiatement » (ré)arrêtés par les gardes-côtés seychellois (Lire : Retour au pays pour 23 pirates détenus par les Seychelles). Une astuce opérationnelle, rendue nécessaire par l’absence d’accord opérationnel avec les Seychelles à l’époque, mais qui ne trompe personne et n’a pas trompé les magistrats seychellois. Ces suspects ont été libérés ensuite.

NB : le communiqué de l’opération européenne n’est pas seulement « signé » par le QG de Northwood (forces européennes) mais l’est également au nom du groupe de contact international de lutte contre la piraterie, que préside l’Union européenne en ce moment. Il n’est pas vraiment juste de minorer le rôle joué par les Seychelles. Il n’est pas non plus sain de jouer avec les chiffres, en usant d’arguties pseudo-institutionnelles. Sinon c’est la crédibilité de ces « bilans » qui pourront être remis en cause.

(*) Ces chiffres doivent être pris comme un minima car nous n’avons pas toutes les données (et certaines mises à jour doivent encore être faites).

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