Ne cherchez plus le Crossmed européen. Passez par Poissy ! (maj)

Ne cherchez plus le Crossmed européen. Passez par Poissy ! (maj)

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sauvetage des rescapés par les gardes cotes italiens le 4 octobre (crédit : Guardia Costiera - gardes côtes italiens)

sauvetage des rescapés par les gardes cotes italiens le 4 octobre (crédit : Guardia Costiera – gardes côtes italiens)

(BRUXELLES2) Pour déclencher une opération de sauvetage en Méditerranée, passez par votre commissariat ! Une trentaine de clandestins ont été sauvés de la noyade en Méditerranée, grâce à un coup de fil passé par le Commissariat….de Poissy (Yvelines) ! La policière de permanence a eu le bon réflexe, dans une histoire à peine croyable. NB : pour ceux qui ne situent pas où est Poissy, c’est en banlieue parisienne, vraiment loin de la mer… et même de toute tradition maritime !

Une nuit au commissariat de Poissy

Pour la petite histoire, comme le raconte nos collègues du Parisien, tout commence « samedi (9 novembre) un peu avant minuit quand un Kurde irakien, âgé de 33 ans, se présente au commissariat accompagné d’une femme qui joue l’interprète. Il explique avoir reçu, dix minutes plus tôt, un coup de téléphone de son frère Rekan. Ce dernier appelle à l’aide car il est, en compagnie de trente camarades d’infortune, sur une barque en perdition. Cela pourrait paraitre un canular. Mais l’agent de permanence prend l’affaire au sérieux. L’homme parait crédible…

B2 a reconstitué la chaine d’appels qui s’est produit. Elle vaut le détour…

La chaine téléphonique se met en marche

Le commissariat de Poissy appelle son central, le CIC (centre d’information et de commandement) situé à la DDSP 78, à Versailles. Les pompiers du SDIS sont mis dans la boucle. Le tout est rebasculé au COGIC, le centre de crise interministérielle, à Asnières qui alerte le CROSS MED à Toulon. La demande est claire = « bateau menaçant de couler en Méditerranée ». Nombre supposé de réfugiés à bord = 26 personnes dont des Kurdes, Syriens, Afghans.

Les CROSS prennent le relais !

Les permanents du CROSS MED à La Garde (Toulon) – le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage en Méditerranée – ont l’habitude de ce type d’appel. Mais d’ordinaire c’est au large des côtes françaises. Pour les affaires internationales, c’est le CROSS de Gris-Nez (dans le Pas-de-Calais) qui a la main. C’est ce qu’on appelle en jargon maritime un SPOC = point de contact recherche et sauvetage.

Italiens en repérage

Le CROSS de Gris-Nez appelle son collègue italien, le MRCC (Maritime rescue coordination centre) de Rome. L’important ici est de localiser le bateau. D’après les informations recueillies par les policiers, le bateau est parti de Grèce (d’Athènes) vers l’Italie. Une recherche satellite – grâce au système Sarsat – du numéro de téléphone. Résultat négatif ! Le numéro n’est pas en zone italienne. mais dans la « zone de sauvetage » grecque : en pleine mer ionienne au large des côtes de Céphalonie / Kefalonia, entre Italie et Grèce. Rome transmet alors au MRCC du Pirée.

Grecs à la manoeuvre

Le centre grec fait rapidement décoller un hélicoptère et demande à un navire de se diriger vers le lieu. Quelques temps après, la bonne nouvelle parviendra au centre. Le bateau a été repéré par l’hélicoptère des forces armées grecques et le patrouilleur des gardes-côtes grecs (et non italiens comme mentionné par erreur dans la presse) ramène le bateau et ses 26 occupants vers Kefalonia. « Tout le monde est en bonne santé » indique la note. Il était temps ! « Le bateau commençait à prendre l’eau »

La chaine de l’information a bien fonctionné

Toute la chaine de l’information a pris moins d’une heure. Comme l’explique un officier au fait de ces procédures. « Les gens ont des réflexes. Dans les différents MRCC, nous recevons souvent des collègues étrangers.  Tout le monde se parle, au téléphone, par mail. C’est une coopération quotidienne » Au résultat, ce qui compte c’est que « L’information soit arrivée à temps au plus près du centre. L’information a été prise au sérieux. Et tout s’est joué en quelques dizaines de minutes. »

Commentaires : Une coordination européenne ?

La chaîne de secours a bien fonctionné. Grâce à la capacité de réactivité d’un bout à l’autre de la chaîne. Cette histoire contraste ainsi avec le drame de début octobre, entre Lampedusa et Malte, et les multiples appels désespérés des migrants avant de sombrer (lire: Au large de Lampedusa, le 11 octobre, l’Europe a-t-elle laissé mourir 268 Syriens ?). Cela montre aussi la nécessité de sensibiliser chacun…

Un système de solidarité

Tout ne peut pas dépendre non plus des pays côtiers. Le renforcement des moyens de sauvetage par la Marine italienne depuis le lancement de l’opération Mare Nostrum à la mi-octobre n’a qu’un temps. Il faudra un moment penser à un système de solidarité, financière et opérationnelle. Toute l’Europe est concernée. Au fin fond de l’Ecosse ou de la Pologne, le problème peut se poser demain comme il s’est posé en banlieue parisienne.

Sensibiliser …

Lors du briefing de midi de la Commission européenne, ce jeudi, nous avons demandé s’il n’y avait pas matière à évolution. Le porte parole de la Commissaire aux affaires intérieures a été plus que prudent. « Nous avons toujours dit que les Etats-membres  doivent respecter leurs obligations en matière de secours en mer et d’assistance dans leurs zones « Search and Rescue » explique-t-il. Quant à établir une recommandation pour sensibiliser tous les pays membres, les forces de police, de marine et les navires privés au sauvetage en mer des migrants et réfugiés en quête d’une terre d’asile, il n’en pas question, du moins pour l’instant. « Ce n’est pas dans nos intentions », m’a-t-il répondu. L’Europe n’aurait-elle pas intérêt à rappeler quelques valeurs et principes, de façon ferme et précise, comme elle l’avait fait pour la piraterie en 2010 en émettant une recommandation sur les mesures d’autoprotection des navires face aux pirates en Somalie (lire : La Commission publie une recommandation « Piraterie maritime »). La question est posée

Passer au 2.0 du sauvetage en mer ?

Enfin, il faut aussi se poser la question des moyens. S’inspirer des dispositifs mis en place au QG anti-piraterie de Northwood ne serait pas inutile. Celui-ci dispose, en effet, d’un « chat » sécurisé, dit Mercury, permettant à chacun des navires et quartiers généraux d’être en temps réel sur la même voie de communication (lire : Visite au QG anti-pirates de l’UE (Atalanta) à Northwood). Passer au 2.0 des opérations de sauvetage ne serait pas inutile. Sans doute plus que la mise en place d’un corps de gardes-côtes européens, solution souvent évoquée dans des débats politiques mais jamais réalisé. Et pour cause, selon les professionnels, ce vieux « serpent de mer » couterait très cher, pour un impact opérationnel très limité.

(Papier restructuré ven. 15 matin, avec précisions sur la chaine de secours au plan européen, et un commentaire plus détaillé)

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