Quai d’Orsay …

Taillard de Worms accueillant le jeune Vlaminck (© Little Bear, Pathé Films)
Taillard de Worms accueillant le jeune Vlaminck (© Little Bear, Pathé Films)

(BRUXELLES2) Le film de Bertrand Tavernier « quai d’Orsay » tiré de la bande dessinée du même nom est sorti sur les toiles est à voir absolument (si vous ne l’avez déjà vu).

N’écoutez pas les critiques, un peu blasées qui expliqueront la bouche en coin que c’est « quand même moins bien que la BD, c’est grotesque » etc… « Quai d’Orsay » est un film de divertissement. Mais aussi une tranche de vie de la diplomatie française. Entre la caricature, il y a beaucoup de vrai là.

Les petites turpitudes de cabinet, la grande politique, les réalités dites entre 2 coins de porte, l’OTAN, les marchands d’armes, l’Europe… Tout y passe. Ceux qui connaissent un peu les coulisses riront doublement. Quant aux autres, vous pourrez découvrir une diplomatie agissante, « qui travaille et est efficace » (*) comme l’a expliqué le metteur en scène, Bertrand Tavernier, sur différents médias. Il faut aussi en retenir – au-delà du pittoresque – l’Histoire avec un grand H. Avec ses positions intransigeantes, Chirac puis De Villepin, ont évité à la France (et à l’Allemagne) une guerre sanglante, celle d’Irak, qui n’a pas fini de laisser des conséquences et se révélera sans doute comme une des plus funestes erreurs stratégiques de l’Amérique et du Royaume-Uni du début du siècle dont on n’a pas encore fini de payer le prix…

A quoi reconnait-on un vrai diplomate ?

A celui qui arrive à placer cette blague dans une conversation : « Otan suspend ton vol » ou « Otan en emporte le vent ». C’est une quasi obligation dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères. Et le jeune diplomate Vlaminck va en avoir la preuve très rapidement. Le ministre utilisant la formule lui-même.

L’OTAN … je crèverai avant

L’OTAN le ministre l’a en travers. « L’ennemi en politique comme en littérature, c’est la logique des faibles, la logique de l’OTAN. Même en Turquie. » Ajoutant lors d’un dîner : « L’Otan je crèverai avant d’avoir compris à quoi çà sert. D’ailleurs je n’irai pas à Genève. (Pas question) de me gorger le mou pour parler de la guerre du terrorisme ».

Marchand d’armes ou de godemichets…

Taillard de Vorms converti en VRP français s’adressant à un prince d’un pays du Golfe : « Vous savez que nos radars sont les meilleurs. Votre royaume tirerait un grand profit à avoir l’expertise française. Votre région ne peut pas rester tributaire des Etats-Unis. » Avant de se raviser, se retournant vers ses collaborateurs dans un accès de franchise. « Je me troue le cul pour faire avancer la paix et vous me faites vendre des canons comme des cravates ou godemichets. »

Le Danois, le Slovène et le Croate

Un rendez-vous avec le ministre danois des Affaires étrangères ? « Aaah putain le Danois, faut que je traite le Danois ! Mais quelle connerie ce métier. En plus à chaque fois il déboule en vélo. J’ai rien à lui dire moi » (…) « Hier j’ai eu le Slovène » pfff. Un déjeuner avec le ministre croate annulé… « Aaah annuler le Croate, je vois que tu me prends par les sentiments. »

L’Allemagne au conseil de sécurité et la friture européenne

Claude Maupas (l’excellent Niels Arestrup alias Pierre Vimont) cherche toujours doucement à contrecarrer les lubies du chef et réaguiller sur le bon chemin. En tentant de remettre celui-ci sur les vrais sujets… notamment le droit de vote de l’Allemagne au Conseil de sécurité qui revient comme un leitmotiv. Mais Taillard de Vorms se dérobe : « De toute façon ce qui compte aujourd’hui c’est le Moyen-Orient donc les Américains. Laissez tomber votre friture européenne. Ca n’a ni queue ni tête. »

L’Europe : une vision et des symboles…

« L’Europe ? Cà ne devrait pas être ces calculs sordides d’usurier, des magouilles de Conseil d’administration et des discussions de technocrates à perte de vue sur la taille des bébés poissons et du fromage au lait cru. L’Europe çà doit être une vision et des symboles. »

Des conflits à la pelle

Doucement, Claude Maupas tente de se frayer un chemin dans le charivari du cabinet : « Les amis si vous ne faisiez plus rien pendant l’heure qui vient, j’ai besoin d’un petit peu de concentration. Et en attendant vous pourrez avancer sur tous les dossiers en attente (…) : le conflit des Grands lacs, la Cisjordanie, les pêcheurs de thon aux Seychelles, la guerre des Anchois en Espagne… et si quelqu’un pouvait s’occuper du patriarche maronite pendant une heure… »…

Toutes ressemblances avec une situation existante est bien sûr tout à fait fortuite 🙂

Bande annonce

Post scriptum : Des diplomates qui bossent

(*) A ceux qui en doutent… ce n’est pas une façade. Tavernier a raison ! En quelques années, j’ai rencontré de ces diplomates (de ces membres de cabinet ou de ces militaires), à la fois passionnés, avec une ironie mordante mais dévoués à l’intérêt général et fins connaisseurs de leurs dossiers. Ils sont plus nombreux qu’on pourrait le supposer. Et toujours passionnants même si on peut ne pas partager toujours leur vision.

Il y a 7 ans…

Avant même que ce blog soit né, j’en ai été le témoin oculaire. A l’occasion de la disparition d’un proche, à l’autre bout du monde, dans des circonstances complexes, j’ai pu mesuré très vite la réalité d’une machine, rodée, redoutablement efficace mais qui gardait, malgré tout, une certaine densité humaine dans tous les moments. Ce sont ces instants, ces discussions courtes ou longues avec des diplomates/ des militaires de tous niveaux, par téléphone à une heure avancée de la nuit, au Quai d’Orsay ou à l’Elysée, au petit matin dans un couloir de Roissy, sur le tarmac de Istres, avant le décollage d’un C135, qui m’ont fait toucher du doigt une réalité que je ne connaissais pas vraiment, en fait. La discrétion ne nuit pas à l’efficacité, et le réalisme n’empêche pas une certaine humanité et solidarité. Ils sont repartis aux 4 coins du monde aujourd’hui : au Sahel, en Géorgie, dans le Golfe, au Kenya, à la Dicod ou… à Bruxelles. C’est peut-être grâce à eux que ce blog est né en quelque sorte. Ils ne le savent sans doute pas vraiment. Qu’ils en soient aujourd’hui, doublement, remerciés…