Le roque russe : un caillou dans le jardin européen

(crédit : legrandroque)
(crédit : legrandroque)

(BRUXELLES2 à Strasbourg) En jargon d’échec, cela pourrait se dénommer un roque. La Russie a mis le régime syrien à l’abri des frappes pour quelque temps. Moscou a ainsi fait une totale volte-face par rapport à sa position précédente – qui visait à dénier toute implication du régime dans les attaques chimiques du 21 août. Et Poutine s’est positionné comme un offreur de paix, se mettant ainsi en pole position sur tout le processus du Moyen-Orient mais aussi pour d’autres étapes ultérieures. Au passage, il a ravi la place de « pacifique intermédiaire » qu’aurait pu, qu’aurait dû… tenir l’Union européenne.

L’Europe s’est fait piquée la place de « gentil » pacifique

Cela fait deux ans que l’Union européenne défend en effet – non sans raison – une solution politique au conflit syrien. Mais elle a jusqu’ici été incapable de présenter des initiatives majeures pour soutenir cet leitmotiv. Les ministres des Affaires étrangères européens, pourtant réunis à Vilnius il y a quelques jours, divisés sur l’initiative franco-américaine, se sont montrés incapables de formuler une proposition concrète pour sortir de l’épreuve de force. Tout à leur joie de recevoir John Kerry – la tournée de poignée de mains a duré une bonne dizaine de minutes -, ils en ont oublié de prendre une position commune qui ne soit pas seulement réactive mais impulsive. Résultat : C’est Moscou, qu’on ne peut qualifier d’artisan de la paix depuis 2 ans (notamment en bloquant toute initiative au Conseil de sécurité), qui a sorti de son chapeau « la » solution. Et l’Europe apparait à la remorque des Russes. Ce qui est de bien mauvais augure face aux négociations à venir, notamment sur le partenariat oriental.

Une politique étrangère pas encore commune

Le président du Parlement européen, Martin Schulz, que j’ai questionné, n’a pu que reconnaitre cette absence. « J’avoue que mettre les armes chimiques n’est pas venu du SEAE (le service diplomatique européen) ni du Parlement européen. » Même s’il a estimé que la voie suivie par l’Europe était la bonne. « Nous avons insisté une procédure : attendre que les inspecteurs donnent (non seulement) le résultat des enquêtes (mais aussi) leurs propositions. C’était cela l’objectif. Et le Parlement européen a insisté pour que se tienne Genève II. » La raison selon lui : la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) n’est pas très commune. « On peut, à chaque fois, reproché à l’Europe de ne pas avoir de position commune sur la politique extérieure et de sécurité. Car les Etats se considèrent comme un point de vue de politique nationale. D’un côté, on en appelle à l’Union mais les États mènent une politique nationale »

Un bras de fer face à un empiètement sur la zone d’influence naturelle

L’Europe est en effet engagé dans un bras de fer qui ne dit pas son nom avec Moscou. La négociation du partenariat oriental et d’accords d’association avec plusieurs pays du proche horizon russe comme l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie devrait aboutir lors du sommet du Partenariat oriental fin novembre à Vilnius. Mais rien n’est moins sûr que les partants sur la ligne de départ soient aussi nombreux à l’arrivée. L’Arménie a déjà déclaré, sinon forfait, du moins préfère garder ses atouts de proche allié de Moscou et se rallier au projet d’Union douanière initiée par la Russie. Cette initiative européenne est perçu comme un empiètement dans le domaine traditionnel de Moscou. Inutile de se le cacher !

… et militaire

En signant cet accord, l’Union européenne enlève à la Russie une partie de son domaine « naturel » d’influence. Des pays où la Russie dispose de nombreux intérêts — économiques, politiques, démographiques et… militaires — et de nombreux atouts. La Russie dispose de plusieurs bases militaires : maritime en Ukraine (à Sébastopol), des unités blindées « forces de paix » dans la province sécesionniste de Transnistrie (Moldavie), et des militaires « forces de paix » dans les provinces indépendantistes de Ossétie du Sud et Abkhazie (Géorgie).

Attention ! zone dangereuse …

Ces unités vont-elles rester sans « bouger » ? Les Européens seront-ils capables de réagir, vite, de façon assez forte pour ne pas apparaitre comme le « faible du continent » ? Que faire si la Russie accède par exemple à une demande de l’Ossétie du Sud de se rattacher à la Russie ? Ou si Moscou reconnait le bien-fondé des transnistriens à accéder à l’indépendance – ou plus utilement monnaye cette (non)reconnaissance en échange du retrait de la Moldavie du projet européen ? Il faut s’attendre à toute provocation, y compris les plus tordus ou les plus tragiques… Les Européens seront-ils prêts à jouer « fort, ensemble et rapidement »… Ce serait souhaitable. Le faible sera-t-il fort. J’ai comme un doute…

A lire sur le Club, le compte du débat au parlement européen sur la Syrie

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

Une pensée sur “Le roque russe : un caillou dans le jardin européen

  • 11 septembre 2013 à 15:19
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    Le problème est que tant que l’Europe diabolisera la Russie et principalement Poutine, elle pratiquera la diplomatie du pince-nez qui a pour principal défaut d’empêcher de parler correctement à son interlocuteur et de provoquer à la longue l’auto-asphyxie. Et l’Europe, se sont avant tout ces leaders d’opinion que sont la France et le Royaume Uni dont on vient de voir le fiasco politique.

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