Syrie : une impasse de conscience

entrainement de parachutistes - archives (Crédit : Ministère français de la Défense)
entrainement de parachutistes – archives (Crédit : Ministère français de la Défense)

(BRUXELLES2) Un saut en parachute en mer sans possibilité de récupération… C’est ainsi qu’on peut résumer l’action militaire possible en Syrie… Intervenir ou ne pas intervenir, la question est en effet délicate. Et il a été rarement aussi difficile de se prononcer sur l’intérêt, le danger, ou non, d’une intervention militaire, tant la situation en Syrie est complexe, le conflit semble inextricable et les conséquences de déflagration politique, militaire et internationale… incertaines.

Le régime de Bachar est ce qu’il y a de plus sanglant. C’est un fait. Et ce n’est pas une nouveauté. Depuis deux ans que dure cette guerre, les conséquences sont effroyables. Le passage du cap des 100.000 morts, du million de réfugiés, semble d’ailleurs avoir marqué un cap dans la capacité d’indignation ; une certaine habitude, et lassitude, du conflit s’est installée.

L’emploi des armes chimiques est une étape de plus dans ce conflit. C’est incontestable. Il est « inacceptable ». C’est évident. L’acte est un crime de guerre, odieux. Mais ce n’est pas le premier a priori. Les bombardements systématiques de populations civiles, d’hopitaux, etc. sont tout aussi scandaleux, illégaux et doivent susciter une réaction internationale. Il n’y a pas de distinction entre les différents crimes de guerre, sinon leur intensité et leur efficacité. Et tous doivent être punis. C’est-à-dire leurs auteurs identifiés et recherchés. Pour l’instant, ce n’est pas encore le cas, pour aucun de ces crimes.

L’équation est là aujourd’hui. Il existe une impunité pour les criminels. Quant à la négociation politique, elle a été très rapidement écartée car on a condamné le régime de Bachar à partir. L’intervention militaire a longtemps été exclue, à la fois pour des raisons d’opportunité militaire et politique intérieure mais aussi du fait du blocage international (russe et chinois essentiellement mais pas seulement). Que faire ? Ne pas intervenir parait insupportable. Elle peut être tout aussi déstabilisante à terme pour les pays environnants (Liban, Jordanie…). Se cacher derrière le nécessaire dialogue politique pour écarter la solution militaire relève d’une sacrée dose d’hypocrisie et de démagogie (car on connait les ressorts du blocage international d’un tel dialogue). Armer les rebelles est risqué (une guerre par proxi)… Agir militairement directement parait tout aussi incertain et dangereux. Et faire une petite frappe limitée – à partir de navires – peut être contre-productif.

Quel objectif aux frappes. Et jusqu’à où ?

Même à supposer l’intervention armée justifiée ou justifiable et autorisée internationalement, le nombre de questions qui se pose est important : Quelle sera la bonne dose d’intervention ? Quel serait alors l’objectif des frappes ? Et, surtout, que fera-t-on après ? En Libye, au Kosovo, même si la légitimité internationale des frappes prêtait à discussion. Mais l’objectif politique et militaire était clair : détruire le régime et le remplacer par qui on avait sous la main. Ici, personne ne sait vraiment s’il veut. Officiellement, et même officieusement, on ne tient pas trop à ce que le régime de Bachar tombe, du moins pas trop vite, avant qu’une opposition réellement démocratique et pas trop extrémiste soit en capacité de prendre l’ascendant et d’exercer son autorité.

Trop peu ou trop fort

Intervenir trop peu serait un coup de semonce, assez semblable au coup de sifflet d’un agent de police à un carrefour encombré de bruits divers. Il percevrait un feu quasi-vert à l’utilisation d’autres armes (massacre sans armes trop « visibles »). Intervenir un peu trop serait prendre le risque d’internationaliser le conflit et de faire passer le régime comme un « résistant » à l’ordre occidental, ce qu’il cherche par dessus-tout à prouver. Dans les deux cas le régime pourrait sortir gagnant. Il n’est pas à 2000 morts près. Surtout s’il sait que les matériels détruits seront rapidement remplacés. Il faut donc trouver une voie moyenne, c’est-à-dire détruire méthodiquement certaines bases militaires syriennes pour donner un souffle d’air nouveau à l’opposition. Même si ce n’est pas tout à fait l’objectif officiellement annoncé…

Le responsabilité de protéger et le droit d’ingérence touchent ici leurs limites tout comme la capacité à s’indigner ou à condamner. La Syrie est en fait aujourd’hui non seulement une impasse politique, voire militaire, mais aussi une impasse pour notre conscience. Et on peut avouer honnêtement tout simplement ne pas avoir d’avis tranché sur la question…

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

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