Le pirate business model selon Bob Tarrant (Atalanta)

(Crédits: EUNAVFOR)
(Crédits: EUNAVFOR)

(BRUXELLES2 interview) De passage à Bruxelles, le Contre-Amiral Tarrant, Commandant des opérations de la mission navale de l’UE en Somalie (EUNAVFOR Atalanta), a pris un moment pour répondre aux questions de B2, après un point de presse. Au premier abord, loin de la vision que l’on peut avoir d’un amiral, on imagine plus Bob Tarrant les mains dans le cambouis… en train de mener ses troupes que derrière un pupitre à parler aux journalistes. Direct, franc, il développe pourtant — dès il s’agit d’aborder les intérêts économiques de la mission — sa vision globale de la situation. Notamment sur le « business model » des pirates, sujet qui nous intéressait particulièrement, comme la nécessité de maintenir une force maritime sur la zone.

La piraterie a-t-elle disparu de la zone ?

Les pirates existent toujours et ils sont très actifs, il y a toujours 54 otages qui sont détenus ensemble sur le Naham 3. Certains ont été amenés à bord après que l’Albedo ait coulé. Cela se fait dans des conditions horribles. Car ces gens ne voient pas le coté humanitaire du tout. Ils détiennent toujours ces personnes en espérant avoir une chose : des rançons, de l’argent. Toutes les motivations de la piraterie sont toujours bien vivantes. Leurs communautés n’ont apparemment pas d’alternatives sur la façon dont ils vivent.

Cela veut-il dire que la piraterie peut reprendre ?

Nous avons un contrôle assez important, mais pas total de la mer. (…) Les braises pour démarrer le feu sont toujours là. Si on les laisse redémarrer, tout recommencera. Les groupes sont indépendants les uns des autres. Nous en avons identifié trois principaux. De ce que l’on sait, (les pirates) ont toujours les ressources pour continuer à opérer. Ce que nous faisons leur a rendu la tâche plus difficile pour exploiter leur « business model ». Mais il existe encore. Et si les conditions reviennent, ils reviendront à la piraterie.

La piraterie est leur seule activité ?

Si on regarde les « gros poissons » derrière les « petits » pirates, ce sont des criminels. Ils réfléchissent à la façon de faire de l’argent de manière criminelle et le plus facilement. Et la piraterie est une méthode. Cela ne me surprendrait pas qu’ils soient impliqués dans des activités de contrebande ou dans d’autres activités en mer ou à terre. Si nous leur rendons la vie facile en mer, je suis sûr qu’ils reviendront à la piraterie. Regardez les gangs qu’ils ont, les sommes qui sont payées en rançons… cela suffit.

A combien estimez-vous leurs ressources justement ?

Ces ressources viennent des rançons. Je ne suis pas un expert. Mais ils ont eu des sommes significatives, des centaines de millions d’euros en rançons, peut-être 150 millions. Dont 10 millions récemment. Et cette somme permet, à elle seule, de lancer de très très nombreux  groupes de pirates.

(*) « Avec la mission de destruction des bases logistiques à terre (conduite en mai 2012) nous avons touché les investisseurs ; ils n’auront pas les rançons et donc pas de retour sur l’argent qu’ils ont investi. Chaque groupe de pirates (pirate action group) coûte de l’argent, plusieurs milliers de dollars si ce n’est plus, entre le fuel, l’eau, la nourriture, les bateaux, les pirates. Avec la mission de destruction menée l’année dernière, ils ne peuvent plus se mettre sur les plages mais doivent aller plus loin dans les terres. Ce qui rend le pirate business model beaucoup moins attractif pour les investisseurs. »

Quel avenir pour la mission après 2014 ? Faut-il prolonger la mission?

Il ne faut pas sous-estimer le problème de la piraterie. Nous devons soutenir une force qui sera capable de dissuader et perturber leur action. C’est l’intérêt de la Somalie d’avoir une mer sécurisée. Et comme ils ne peuvent le faire eux mêmes… La force doit rester en place aussi car l’action des pirates, les types de groupes et l’argent qu’ils avaient ont créé beaucoup d’instabilité en Somalie. C’est aussi l’intérêt de la Somalie de bénéficier d’un environnement sécurisé et qui ne déstabilise pas le pays. Si la piraterie était encore à son sommet : la plupart des autres activités que l’UE mène en Somalie ne marcheraient pas.

D’autres moyens sont-ils nécessaires ?

Pour effectuer notre mission nous avons besoin de ce niveau de navires — quatre vaisseaux —, plus ceux qui associés (Russie Chine, OTAN, Corée). La raison de ce nombre : c’est la menace de la piraterie qui peut refaire surface mais aussi parce que nous devrons couvrir une immense zone. Pour garder un navire en place près des cotes de Somalie, en permanence, il faut d’autres navires qui vont le ravitailler et le soutenir. C’est un travail difficile. Et nous comptons sur le grand soutien que nous donnent les Etats-membres. Ils sont très favorables car la piraterie touche le cœur des intérêts de l’Union européenne. Elle touche la position humanitaire de l’UE dans le sens où elle fournit de la nourriture et de la protection comme c’est le cas sur les navires du Programme alimentaire mondial (PAM). Mais elle touche aussi de façon très significative, le commerce, qui va de l’Europe vers le Moyen-Orient et l’Asie et, dans l’autre sens, par le Golfe d’Aden. C’est un intérêt essentiel de l’UE.»

Des difficultés à maintenir le budget de la mission ou à trouver des navires en ces temps de crise?

« J’ai assez d’argent pour lutter contre la piraterie. (…) Nous n’avons pas de problème de financement ou pour trouver des navires. La menace contre laquelle l’UE se protège est une menace à la prospérité. Si l’industrie perd confiance et n’envoie plus de navires par le Golfe d’Aden, cela augmentera les coûts du commerce et du transport depuis l’Europe, de façon très significative. Donc c’est essentiel. Et les Etats membres ont de nombreux intérêts à avoir toujours cette force dans la région. En ce moment je pense qu’on demande le bon niveau de forces. Les Etats membres, malgré les difficultés (budgétaires), font beaucoup, que ce soit en moyens maritimes (navires) ou par les hommes. Nous avons d’excellents marins en Europe. Et nous comptons sur eux. »

(*) Point ajouté par le porte-parole

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