Israël/Palestine. Des polices civiles qui coopèrent, malgré tout

Israël/Palestine. Des polices civiles qui coopèrent, malgré tout

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(Crédits: EUPOL COPPS)

(Crédits: EUPOL COPPS)

(BRUXELLES2 – reportage) « Ça fonctionne » affirme un diplomate européen, bon connaisseur de la mission européenne de formation de la police en Palestine (EUPOL COPPS). La coopération entre la Police civile palestinienne (PCP) et la Police civile israélienne, est un élément méconnu et, pourtant, une preuve tangible qu’une entente technique est possible sur certains points entre les deux « frères ennemis ». B2 a pu rencontrer à Ramallah, deux diplomates qui nous éclairent sur cette coopération, que la mission soutient, et qui semble mettre de côté les enjeux politiques pour « sauver des vies ».

Une coopération qui fonctionne

« La coopération police palestinienne / police israélienne marche. Elle est institutionnalisée, dans le cadre des District coordination office » affirme un proche du dossier. Elle est effective dans « le domaine judiciaire, de la police administrative, de la police routière, du maintien de l’ordre, il y a une coordination et des échanges qui ont lieu ». « Il n’y a pas de problèmes entre police civile palestinienne et police civile israélienne. (…) Faire coopérer la PCP et la Police civile israélienne davantage » est d’ailleurs l’un des buts de la mission européenne.

Une coopération essentiellement en amont

« Le facteur commun de cette coopération opérationnelle c’est que, sur quelques terrains, il y a moyen de sauver des vies. » C’est donc sur ce principe que se fonde la coopération. Concrètement, « c‘est plus une coopération en amont. (…) Il y a des réunions régulières, des prises de contact et EUPOL COPPS organise ou, plutôt, facilite des ateliers, car ce sont les polices qui en sont les principaux organisateurs ». C’est lors de ces réunions que les responsables des deux polices « discutent de la mise en place de règles communes pour faciliter le travail notamment dans ce qui relève de la police routière par exemple ». La coopération technique au niveau supérieur est faite pour répondre à la situation sur le terrain. « Ils sont obligés de mettre un certain nombre de choses en commun pour faciliter le travail sur le terrain. »

Des effets sur le terrain

« Sur le terrain, ça arrive qu’il y ait une coopération. Si il y a un bus palestinien qui percute un camion la police israélienne va appeler la police civile palestinienne, ne serait ce que pour dire leur qu’ils vont les laisser travailler. Cela arrive de temps en temps. » explique-t-il. Pour bien comprendre ce besoin de coopération, il faut se rappeler que le territoire palestinien est découpé en plusieurs zones où les prérogatives sécuritaires relèvent soient des Israéliens, soit des Palestiniens (lire : Cisjordanie. Le pays des détours). Exemple ? « Il y a quelques mois, il y a eu un gros accident avec un bus d’enfants où il y a eu pas mal de morts. Il y a eu une coopération car il a fallu, entre les zones, évacuer les survivants. Et là il y avait une coopération sur le terrain qui a bien fonctionné ». Cette coopération n’est possible que du fait des rencontres entre les responsables des deux polices.

Cette coopération reste limitée mais pourrait se renforcer dans l’avenir, estime-t-on côté européen. Lorsqu’ils sont interrogés sur la possibilité d’entrainements communs, la réponse est catégorique. « Ah non ! Ce sera plus dans le cadre de la coopération d’un Etat à un autre, quand il y aura deux Etats côte à côte, à mon avis ils coopéreront plus. Pour l’instant c’est plus construire une relation de confiance ».

Recréer des liens… qui existent encore

« Il ne faut pas oublier que jusqu’à l’âge de 45/50 ans, tous ces gens ont travaillé ensemble, jusqu’à la première intifada. Les policiers qui ont 47/48 ans parlent hébreu pour les Palestiniens et arabe pour les Israéliens. Pas tous mais ils peuvent parler » rappelle le diplomate européen. Pour preuve, il cite cette anecdote. « Il y a un officier de la police israélienne qui a marié sa fille l’année dernière et il a invité ses copains palestiniens avec lesquels il avait dû travailler pendant 15 ans ». Mais il reconnaît « Ce n’est pas une majorité et le problème c’est que ces gens-là sont de moins en moins nombreux ». « Le but est donc de recréer des liens pour que ces gens puissent travailler un peu ensemble ou coopérer d’un point de vue coopération policière technique, en dehors du cadre politique. »

Eviter de passer pour des collabos

On peut s’étonner qu’une coopération concrète entre les deux camps soit si peu connue. Une source proche d’EUPOL COPPS explique, « C’est assez sensible comme terrain parce que les uns ne veulent pas passer pour des collaborateurs et les autres ne pas passer pour des donneurs de leçon. C’est pas facile, mais je pense qu’il y a un respect mutuel, une complémentarité, un besoin ». Du fait du contexte, cette coopération est difficile à assumer. « Tout est assez politisé dans la région et les uns comme les autres ne sont pas forcément désireux de montrer qu’ils se rencontrent. C’est compliquer d’en parler en public, ça peut être mal perçu par les opinions publiques respectives, ils peuvent être traités de collabos donc ça peut être vite dangereux pour eux aussi. »

Une Police civile palestinienne pas maître chez elle

« Je pense que si il n’y avait que ces deux forces, il n’y aurait pas vraiment de soucis. Le gros souci, c’est l’armée israélienne. » Là où le bât blesse, ce sont les rapports entre la PCP et « l’occupation » notamment du fait des règles d’engagement. « Quand l’armée israélienne fait une incursion dans les territoires palestiniens, le problème c’est que selon les accords d’Oslo, les unités palestiniennes se retirent. Donc la PCP embarque ses armes et se retire. Concrètement, si une patrouille israélienne arrive en plein milieu de Ramallah, la police recule. »

Une armée israélienne qui décrédibilise la PCP

Cela a un effet direct sur la façon dont est perçue la police palestinienne. « Les Israéliens sont conscients que cela pose un problème en terme d’image et de légitimité. La police civile israélienne en est consciente. L’armée israélienne aussi. Le problème c’est de savoir quand va avoir lieu l’acte courageux, coté israélien, de dire : « ok ! on les laisse faire et on limite réellement les incursions ». Car à chaque incursion, cela a un impact majeur sur la légitimité de la PCP vis à vis des citoyens. » L’impact est concret. « Il y a des gens qui les traitent de collabos ou disent qu’ils sont inefficaces et ne servent à rien parce que quand l’armée israélienne rentre, ils doivent reculer, ils ne vont pas se faire tirer dessus non plus ».

(Thomas Le Bihan)