Les proies de Kadhafi

LesProiesAnnickCojean(BRUXELLES2) Pour tous ceux qui partent en Libye ou s’intéressent à ce pays, le livre de Annick Cojean paru en 2012, est à lire (ou relire). Intitulé « les proies dans le harem de Kadhafi », il décrit le dispositif implacable, mis en place par l’ancien dirigeant libyen et son entourage, afin de s’assurer la compagnie de jeunes femmes et de jeunes hommes. Un véritable esclavage sexuel. Derrière ainsi l’affichage des « Amazones » qui entouraient l’ancien chef d’Etat, lors de chacune de ses visites — nous y avions eu droit ainsi à leur présence sur la tribune dans la salle de presse de la Commission en 2004-, se cachait ni plus ni moins un vulgaire proxénète. On ne se situait pas dans « l’opportunisme » d’un homme profitant de son pouvoir mais bel et bien d’un système avec ses rabatteurs, sa mère maquerelle et son harem, de viols en série, visant à assouvir des passions mais aussi à asservir un peuple ou des ennemis.

Jusque sous l’université

C’est ce que découvrent en août 2011 les rebelles quand ils renversent le pouvoir : une chambre à coucher et une salle d’obstétrique, nichés sous un auditorium de l’université. « Le sexe était monnaie d’échange, moyen de promotion, instrument de pouvoir » témoigne une jeune étudiante. « Les moeurs du Guide se révélaient contagieuses. Sa mafia opérait de la même manière. Le système était corrompu jusqu’à la moelle ». Un système parfaitement rodé, avec des ramification et des espions dans toutes les facs et administrations, et coordonné par le secrétariat de l’institution en liaison avec Bab al-Azizia (la résidence du Guide). L’objet ? La sélection des plus jolies étudiantes qu’il faudrait, sous n’importe quel prétexte, faire tomber dans les filets du Guide… et de sa clique.  »

Le gouvernement par le sexe

Et derrière cette véritable industrie, l’opprobre et le silence frappe les victimes. Système confirmé par un proche collaborateur du dictateur. « Il gouvernait, humiliait, asservissait et sanctionnait par le sexe ». Mais il y avait 2 catégories : le « tout-venant », jeune de préférence, issu des couches populaires, qui était sélectionné par le « service spécial » proche du protocole et dirigé par Mabrouka Shérif ; et les trophées – des stars du petit écran, chanteuses, danseuses, actrices et journalistes — et les filles ou épouses de personnages de premier plan d’autre pays. L’enjeu – écrit. A. Cojean – « était moins de séduire la femme que d’humilier à travers elle l’homme qui en était responsable — il « n’est pire offense en Libye » – le piétiner, l’anéantir, (…) aspirer sa puissance. »

Au sommet Ue-Afrique

Cette volonté de domination, il l’exerce à toutes les occasions. Ainsi lors du 3e sommet Union européenne – Afrique en novembre 2010, Mabrouka Shérfi s’est présentée dans le bureau du chef de l’aéroport, a examiné toutes les photos des premières dames, et s’est arrêté sur l’une d’entre elles, dotée d’une formidable crinière et particulièrement spectaculaire ». Tout a ensuite fait pour retenir cette dame : parure de diamants, place d’honneur au dîner, voiture du cortège officiel détourné et avion de départ retardé… pour permettre à la dame de faire un détour par Bab al-Azizia – la résidence de Kadhafi. « A 11h, le mari attendait son épouse dans un salon de l’aéroport. A 11h, elle n’était toujours pas là. Ni à midi. La gêne des employés du protocole et de la délégation était patente. L’épouse est arrivée à 13h30, désinvolte et souriante, la fermeture éclair de son ensemble moulant déchirée sur le côté ». La scène n’est pas unique selon l’auteur

Un moyen de terreur

Au-delà des puissants, cet entrelas de réseau et harem secret était pour Kadhafi un moyen tout simplement de faire régner la terreur sur sa population. Comme le viol de guerre est une arme, il revêt ici une dimension supplémentaire : l’opprobre et la silence. « C’est la loi du silence, et personne, jamais ne témoignera d’un viol » témoigne le Dr Krekshi, un gynécologue. Même du côté des femmes. « Trop sensible. Trop tabou – écrit A. Cojean -. Rien à y gagner. Tout à perdre. Dans un pays entièrement entre les mains des hommes, les crimes sexuels ne seront ni débattus ni jugés. Les porteuses de messages seront décrétées inconvenantes ou menteuses. Les victimes, pour survivre, devront rester cachées. »

La fin d’un violeur en série

Et ceci explique sans doute la fin du « dictateur », avec une image qui ne figure pas sur les films officiels des rebelles et que décrit l’auteure. « Avant même le lynchage, les coups, les tirs, la bousculade, un rebelle introduisait brutalement un bâton de bois ou de métal entre les fesses du dictateur déchu, qui, aussitôt, saigna. ‘Violé’ souffla l’une des femmes (…) Un avocat de Misrata me le confirmera. « Tant de Libyens se sont sentis vengés par ce geste symbolique ! Avant son rendez-vous avec la mort, le violeur fut violé ».

• Les proies dans le harem de Kadhafi (éditions Grasset, oct. 2012, 326 p., 19 euros)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).