L’Europe souffre mais tient… (maj)

Il n’y a pas que les fonctionnaires européens qui font grève… La population aussi semble vouloir faire une « grève d’Europe »

(BRUXELLES2) Depuis cinq ans que dure la crise, l’Union européenne a montré une certaine résilience, à la fois politique et financière. Certains pariaient sur le départ de la Grèce de l’Euro et derrière le délitement de la monnaie unique. Ils ont perdu. D’autres prédisaient l’effondrement de l’Union européenne, ce n’est pas le cas. Les Cassandre, qui ont confondu leurs désirs avec la réalité, en sont pour leurs frais. Il n’est pas inutile de s’en rappeler ce 9 mai, fête de l’Europe.

Les structures politiques, relativement faibles, et souvent hésitantes, ont tenu

Après cinq années de crise, les structures politiques sortent d’ailleurs plutôt renforcées qu’affaiblies. Le président du Conseil européen, instance dont on pouvait s’interroger au départ sur son utilité, a prouvé son utilité. La Commission européenne, endormie, a dû se « secouer les puces ». Le processus de dérégulation – un effet de mode et une volonté idéologique plutôt qu’une nécessité économique – a été gelé. Et la machine de régulation, donc d’harmonisation, est repartie. Si le rythme continue, les années 2012-2015 devraient rester dans les annales européennes comme un moment d’intégration comme on n’en avait pas connu depuis 20 ans.

Mais tout n’est pas rose. Le dispositif européen reste encore largement déséquilibré privilégiant le financier sur l’économique, l’économique sur le social. Son système politique reste au milieu du gué. Les structures issues du Traité de Lisbonne n’ont pas toutes prouvé leur efficacité. Chacune des institutions n’occupe pas pleinement le rôle qui lui est est dévolue. La Commission, notamment, doit ainsi retrouver une force proposition, dynamique et « intelligente » et non idéologique (*). Le système de « réaction de crise » dépend encore trop de l’ambiance, des personnes, de la volonté. Et il reste des « trous » d’organisation dans le dispositif où l’exécutif entremêle avec le législatif, et le politique avec le technique.

L’éloignement des Européens et du monde

Enfin, et surtout, la structure européenne apparait parfois très très éloignée de la réalité quotidienne. Ce qui pose un sérieux problème… Car le sentiment européen s’effiloche à l’intérieur comme à l’extérieur. Résultat, la puissance européenne s’affaiblit… On peut prendre deux indicateurs, très distincts pour rendre compte de cette évolution : l’attitude de la population (via les derniers sondages d’Eurobaromètre, automne 2012) et les réserves de change (à travers les statistiques du FMI).

(*) sa dernière proposition de ponctionner les comptes chypriotes qui vient, en grande partie de l’équipe d’Olli Rehn, est plus qu’une erreur. C’est une faute politique qui aurait dû être sanctionnée

* * *

L’image brouillée de l’Europe et un manque de confiance croissant

Dans la population, l’image de l’Union européenne s’est brouillée et dégradée à un niveau très inquiétant. La chute est brutale. Il y a cinq ans, l’image de l’Europe était positive majoritairement (entre 45 et 52 %). Seule une petite minorité (un sixième de la population) en avait une image négative. Et ceux qui en avaient une image floue représentaient un tiers de la population.

En 2012, les lignes négative et positive se rejoignent. Ceux qui ont une image négative et ceux qui ont une image positive sont à égalité. Et ceux qui sont indifférents (ou s’en foutent) progressent de façon nette au point de prédominer. NB : Eurostat utilise le mot « neutre », c’est un peu usurpé, être neutre c’est au mieux être indifférent. Pour avoir une bonne appréhension du problème, on peut addtionner les taux des négatifs et des « neutres ». On s’aperçoit ainsi qu’il y a 5 ans, les « positifs » dépassaient les « neutre » + « négatifs ». Aujourd’hui, la situation est renversée : les « neutres » + « négatifs » représentent plus du double des « positifs ». Le problème est donc conséquent et rapide.

La question de la confiance dans l’Union européenne confirme cette évolution. Les lignes « confiance/non confiance » se croisent dans l’année 2010. Le nombre de personnes (57%) qui n’ont pas vraiment confiance est quasiment le double du nombre personnes qui ont confiance (33%). C’est dans les pays en crise (Espagne, Portugal, Grèce, Chypre…) souvent pro-européens, que la chute est la plus brutale. Mais l’évolution atteint aussi d’autres pays et non des moindres : les Allemands, les Français, jusqu’aux Belges sont en panne d’Europe.

L’évolution est brutale. Il y a cinq ans, 65 % des Espagnols avaient confiance en l’UE ; aujourd’hui ils sont 72 % à ne plus croire à l’Europe, contre seulement 20 % qui y adhèrent encore.

Selon les chiffres d’Eurostat, la défiance est aujourd’hui majoritaire dans 20 pays de l’UE (les principaux). On peut ainsi distinguer trois groupes de pays où la défiance l’emporte : ceux qui avaient un certain eurosceptiscime ancré (Royaume-Uni 69%) sont rejoints voire dépassés par ceux où existe la crise (81% en Grèce !, 72% en Espagne, 64% à Chypre).

Même l’Italie traditionnellement « euroenthousiaste » franchit la barre des 50% de défiance (53% défiants contre 31% confiants). Ce sentiment existe aussi dans les pays « riches », moins touchés par la crise, qui craignent de s’appauvrir et de payer (59% de défiance en Allemagne, 55% en Autriche). Même la Belgique, pourtant doté d’un solide sentiment europhile, commence à douter : 51% de défiance contre 46%.

L’Union européenne ne jouit, en fait, aujourd’hui d’une confiance majoritaire que dans sept Etats (ratio confiance / défiance) : Bulgarie (60% / 24%), Lituanie (49% / 37%), Pologne (48% / 42%), Danemark (48% / 46%), Estonie (46% / 38%),  Malte (46% / 34%) et Roumanie (45% / 40%). NB : Des pays qui, il faut le reconnaitre, ont un poids secondaire tant en population (1/6e à peine du total) qu’au plan économique ou politique.

Ce n’est plus suffisant… S’il n’y a pas un redressement rapide de l’opinion publique le projet européen qui visait à « unir les Etats et les hommes » a du plomb dans l’aile. Il ne marche plus que sur une jambe, donc clopine, et cet état des lieux ne peut jamais durer bien longtemps…

Autre indicateur : les réserves de change

La monnaie unique, l’Euro (€) a cessé d’être une monnaie « refuge ». Si on examine les statistiques de réserve de change du FMI (*) en les mettant en ratios (pourcentage), on perçoit bien les évolutions et renversements de tendance qu’a produit la crise. Le taux de réserves de change en euro en 2012 chute juste au-dessous de 24% soit à peu près le même taux qu’il y a dix ans (2002), voire avant l’instauration de la monnaie unique. En 1995-1996 (si on prend le volume cumulé DeutschMark-Franc-GulderNl-Ecu), il avoisinait déjà les 24% (*) ! Toute la montée progressive de l’Euro (qui a atteint un point culminant de 27,6% en 2009) est ainsi effacée.

Le Dollar ($) qui cédait constamment du terrain depuis l’apparition de la monnaie unique, passant ainsi d’environ 71% des réserves de change dans les années 2000 à 62% dans les années 2010, stabilise cette position autour de ce chiffre (61,9% en 2012). Il ne regagne cependant pas vraiment du terrain. Ce qui est un signe, en soi, pas totalement négatif pour l’Euro qui pourrait, à la faveur de la croissance, regagner du terrain.

La Livre sterling (£) qui avait progressé entre 2002 et 2007 (passant de 2,8% à 4,7%) stabilise aussi sa place autour de 4%. Les réserves de change libellées en autres monnaies qui avaient chuté à l’introduction de la monnaie unique (de 4,7 % en 1995 à 1,6% en 2000) et étaient relativement stables depuis (autour de 1,80%) augmentent rapidement depuis 2008, progressant ainsi d’un point par année (de 2% à 6%).

(*) A l’instauration de la monnaie unique, le taux de réserves de change était de 18% mais ce taux était rapidement monté dans les années suivantes à l’étiage naturel des pays constituant la zone euro.

NB: Calculs effectués à partir des chiffres 2012 de la base « Cofer » sur la base des réserves « affectées ». Il faut savoir que seule un peu plus de la moitié des réserves mondiales sont « affectées » : les réserves affectées ont eu tendance à se réduire de façon importante depuis les années 2000 – passant ainsi de 78% en 2000 à 55% aujourd’hui. Ce chiffre est relativement stable ces trois dernières années. Et 2012 est même la première année où il n’a pas diminué mais réaugmenté très légèrement (55,6% contre 55,3% en 2011)

Lire aussi :

A noter : Les étudiants de l’École Normale Supérieure et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne organisent le 25 mai une journée de réflexion sur le thème des crises traversées actuellement par l’Union européenne et comment l’UE pourrait sortir de ces crises par le haut. Intitulé « le projet Européen est-il pour autant au point mort ? », le colloque se déroule le samedi 25 mai à partir de 10h à l’Assemblée Nationale dans la salle Victor Hugo, Immeuble Jacques Chaban Delmas au 101, Rue de l’université, Paris VIIe. L’évènement est gratuit mais l’inscription est obligatoire : http://www.weezevent.com/leurope-ne-meurt-jamais

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).