Mali : une certaine confusion des esprits. La fin du modèle d’Eurafrique ?

(BRUXELLES2, commentaire) Certains observateurs, avisés, ont récemment souligné la lenteur de mise en place de la mission européenne EUTM Mali la comparant avec la rapidité de l’opération française Serval. Si quelques problèmes ont pu être rencontrés pour la montée en puissance de EUTM Mali (force protection, logement…), ils sont, d’une certaine façon, inéluctables à toute mission internationale. Moins de six mois entre les premières décisions de cadrage politique (au conseil des ministres de la Défense de novembre 2012) et la mise en place sur le terrain de la formation peut sembler long (et il l’est) mais il est aussi d’une certaine façon plutôt court si on le compare à d’autres missions. Il y a apparemment confusion de genre car les objectifs des deux opérations/missions sont bel et bien différents. Et la cible est-elle bien choisie ? Les problèmes ne sont-ils pas ailleurs ?

Apprendre à nager n’est pas sauver un noyé

La première, l’opération Serval, est une mission militaire de combat, s’inscrivant dans le court terme et l’urgence, bloquer l’arrivée de rebelles sur Bamako, restaurer l’autorité du gouvernement malien sur une partie du pays qui a totalement échappé à son contrôle et la lutte anti-terroriste (objectif qui s’est un peu surajouté et devenu prééminent aujourd’hui). Elle utilise des moyens importés (français essentiellement). La seconde, la mission EUTM Mali, est une mission de moyen et long terme, s’inscrivant dans la durée, et visant à reformer une armée malienne sur des bases nouvelles. Elle se repose à la fois sur des moyens « importés » (européens) et des moyens « locaux » (militaires maliens, gouvernement) et vise avant tout à une consolidation locale tout autant qu’à l’apprentissage de quelques notions. Pour prendre une analogie, l’une consiste à récupérer le noyé de l’eau et lui prodiguer les premiers secours ; l’autre à lui apprendre à nager, voire devenir un maitre nageur sauveteur !

Un problème plus profond : pas de sonnette d’alarme ! …

Ce qui est plus problématique est le long délai de latence entre les premiers signaux d’alerte venant du Mali – signalant une activité terroriste et criminelle importante tout comme un risque de déstabilisation du pays -, des signaux répétés à plusieurs reprises, et la prise de conscience politique et la mise en place de certains outils. Un délai qui s’est étalé sur plusieurs années, n’a produit aucune réaction européenne ou si peu qu’elle pose un sérieux problème et mériterait une sérieuse introspection voire une commission d’enquête. La lenteur de réaction face à des changements politiques, économiques ou sociaux appelle à une réflexion. Car, en fait, l’Europe s’est fait « rouler » dans la farine par ATT ; l’ancien dirigeant malien ayant bien saisi ce qui intéressaient les Européens – une apparence de démocratie et le sentiment de pouvoir absorber les financements européens en douceur… Le Mali, vanté jusqu’à peu comme un modèle s’est effondré sur lui-même sans qu’aucune sonnette d’alarme ne soit activée…

Un modèle d’EurAfrique en bout de course ?

Mais, au-delà de l’urgence, n’est-ce pas toute la politique européenne de coopération, de développement qui est en cause et à repenser ?  Ce qui s’est passé au Mali aujourd’hui, en Côte d’Ivoire hier, ne peut-il pas se reproduire demain au Burkina Faso, au Sénégal ou dans d’autres pays ? La vision post coloniale de l’Afrique des indépendances importée des anciens pays coloniaux (France, Royaume-Uni, Portugal, Belgique…) ne semble plus vraiment adaptée tout comme ne l’est pas également la vision d’un vaste champ à exploiter de pays sans un passé colonial trop affirmé (Allemagne, Pays-Bas…) qui préfèrent tisser des liens commerciaux qui posent tout autant de questions. Car la sociologie du paysage africain s’est largement modifiée depuis ses premiers fondements. Alors que la France fait peu à peu le deuil de « sa » Françafrique et rénove tant bien que mal sa politique africaine, l’approche, assez paternaliste en quelque sorte, du modèle d’Eurafrique doit donc être révisée en profondeur. L’absence d’un partenariat « stratégique » entre l’Europe et l’Afrique ou les Afriques est symptomatique d’un certain état d’esprit… dépassé.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).