Mali : jouer l’effet de surprise (général Saint-Quentin)

Mali : jouer l’effet de surprise (général Saint-Quentin)

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(BRUXELLES2 – suite du reportage à Bamako) Avant de reprendre l’avion, quand l’atmosphère devient un peu moins pesante et que l’emploi du temps officiel s’allège, j’ai le temps, la chance, de pouvoir rencontrer le général Saint-Quentin qui commande l’opération Serval. De longues minutes d’entretien pour reprendre l’ensemble de la tactique suivie par les militaires français contre les rebelles.

Le sens de l’initiative

Le général revient sur l’offensive des groupes rebelles début janvier « Ils avaient massé des troupes. C’était bien une armée, agissant sur deux fuseaux, bien coordonnées. Ils avaient des moyens, une organisation militaire, des soutiens logistiques, de santé. Tout cela était pensé et coordonné. Ansar Dine sur le fuseau Est vers Mopti et Sévaré et AQMI qui prend le fuseau Ouest vers Djibali. » Mais, lors de la contre-offensive française, entamée le 11 janvier « On a vraiment eu l’initiative. Ils ont « été surpris, totalement surpris. Ils ont reflué, pas automatiquement en désordre. Mais (ce faisant) ils ont offert des points de vulnérabilité à nos frappes».

NB : nombre de pickups des rebelles qui évoluaient en colonne ont été détruits, au départ, par les frappes aériennes. Les rebelles ont alors « changé de stratégie », explique un officier en évoluant de manière plus dispersées. Mais certains ont abandonné les véhicules. Plusieurs d’entre eux ont ainsi été retrouvés, dans la région de Gao, abandonnés avec le plein d’essence. Signe d’une fuite en désordre

Un effet de surprise, pour tous…

Lors de la reconquête de Gao et Tombouctou, les forces françaises ont « fait une manœuvre très rapide pour essayer de les saisir. Mais ils avaient déjà reflué. Ils ne se sont pas battus dans les villes. » Ensuite « on a continué sur le même tempo ». Avec toujours le même souci : « maintenir la pression et la désorganisation » chez l’adversaire. Les Français ont ainsi « atteint Tessalit près d’un mois après l’offensive, le 9 février ». « L’effet de surprise a été aussi pour nous. On n’avait pas de plan, on ne jouait pas un plan. » Alors que sur une campagne, on planifie sur deux ou trois mois et sur une planification de théâtre c’est à un mois, ici « on a planifié semaine par semaine ». Avec toujours une hypothèque : où l’ennemi va vous attendre ?

Le sanctuaire des Adrars

Arrivé à Tessalit, « on a eu un certain nombre d’informations qu’ils étaient dans l’Adrar des Ifoghas ». Cette région « offre l’avantage d’être aisément fortifiable. C’est un sanctuaire. Et on peut y vivre toute l’année car il y a de l’eau. » La question était alors de savoir si les rebelles livreraient combat ou fuiraient ? Finalement, c’est la première option qu’ils choisiront. Il semble cependant qu’un certain nombre de chefs ont laissé leurs équipes et sont reparties plus au nord, vers la Libye via le Niger ou l’Algérie. La question du pourquoi de cette tactique est encore posée. « N’avaient-ils pas d’autre position de repli ? Voulaient-ils défendre un mythe, un sanctuaire où la souveraineté malienne ne s’était pas exercé depuis les premières rebellions touaregs. Ou ont-ils sous estimé la détermination de la France à démonter l’organisation ? » Peut-être un peu des trois. Il faut aussi voir qu’il y avait incontestablement une « certaine désorganisation » dans les rangs des rebelles. « Ils ont été secoués ».  Les Français ont mené un certain nombre de raids aériens. « En retraite permanente, vous n’avez pas trop de temps de faire de la pensée stratégique. »

Un combat pied à pied dans le sanctuaire

Les rebelles (les « terroristes » selon le général) se sont défendus pied à pied. Ils s’étaient organisés pour cela avec postes de gardes avancés, réserves d’alimentation, infirmerie de campagne… Les combats dans l’Adrar ont été « une véritable bataille. Des adversaires comme on n’a pas rencontré en Afghanistan. Ils avaient une détermination totale, ne se rendaient pas. (…) Plusieurs des combattants avaient même une veste suicide. Ils combattent tant qu’il y a des munitions. » Et quand ils n’en ont plus et que l’adversaire est proche, ils s’explosent. Une sorte de parachute de la mort. « Il y a eu peu de prisonniers ». 15 environ, « remis aux autorités maliennes ». Quant aux pertes, le général se veut discret renvoyant sur les chiffres officiels du ministère. On parle ainsi d’environ 500 morts. « Dès qu’ils peuvent, ils récupèrent leurs morts. »

(*) Ce point a été confirmé à B2 par des officiers revenant du nord. « Les soldats étaient très proches l’un de l’autre. La moyenne des combats était à 70 mètres ».

Le danger : la bunkerisation

Le risque maintenant au Mali est l’endormissement et la bunkerisation. « En tactique militaire, vous ne tenez jamais une position avec un fort. Si on tient une position, il faut être mobile, faire des patrouilles. Il ne faut jamais se bunkeriser. Il faut continuer à être actif. Ne serait-ce que pour sécuriser la population. » « Ce n’est pas un théâtre installé comme en Afghanistan. Il y a une dynamique d’action. On ne tombe pas dans la routine. Certains militaires ont fait 3000 km d’affilée. Il ne peut pas y avoir de routine à ce rythme. (…) Tout le monde a conscience qu’il y a dynamique positive et qu’il faut l’exploiter. Il n’est pas de raison du tout de mettre le bémol sur les opérations. »

Comparer avec l’Afghanistan – comme certains commentateurs l’ont fait – est totalement erroné pour le général. « C’est extrêmement différent. L’Afghanistan a été 30 ans en guerre, d’abord contre les Russes puis entre eux avec des canons, des chars d’assaut. Ici, nous avons affaire à des combattants venus de l’étranger. Il est difficile de comparer le terrain, difficile de comparer la stratégie.

Le sort des prisonniers

Quand il y a des prisonniers, ils sont « soit transférés vers les autorités maliennes sous contrôle du CICR ou ce sont les Maliens qui s’en chargent » directement. C’est le traité SOFA stipule le traitement des prisonniers, et les modalités de transfert.

Le soutien des alliés : appréciable

Il était « difficile de faire autrement » qu’une opération en solo de la France. « On n’avait pas besoin d’unités combattantes. Pour le transport, c’était nécessaire. » « Le président a pris la décision tout seul en quelques heures, quand le Mali avait demandé l’aide. Mais « on ne s’est pas senti seul » explique le général. Le soutien des alliés a été « appréciable ». Un tiers des vols stratégiques a ainsi été fait par les C17 canadiens, américains et britannique, le restant par les avions ukrainiens ou russes affrétés par la France (dans le cadre du contrat Salis notamment). Et au niveau tactique, les alliés belges notamment ont été appréciés. Outre le transport. il y a « des échanges d’informations » avec les alliés, notamment britanniques. Un « partage effectué en permanence ».

Le relais a déjà commencé : les Africains « font le maximum pour aller de l’avant »

Le général se montre « assez confiant sur la façon dont le relais avec les forces africaines va être assuré » et « plutôt optimiste ». Il a ainsi un autre avis que ses collègues du Pentagone sur les contingents déjà présents. « Si on juge les gens sur standards occidentaux, on peut être pessimistes. Il ne faut pas avoir un œil trop rigoureux, occidental ou jusqu’au-boutiste. » Et de rappeler que l’on avait prévu au départ environ 3000 hommes en disant qu’ils « ne seraient pas prêts en septembre ». Il y en a « plus du double aujourd’hui ». Et ils se déploient. Le relais est ainsi assuré à Gao et à Tombouctou (avec le bataillon burkinabais). « Il faut voir que ce sont des armées qui, avec peu de moyens, font le maximum pour aller de l’avant, se déployer vite, jouer leur rôle dans la stabilisation. » « Toute l’énergie doit être mobilisée pour les soutenir, les accompagner dans cette mission et combler les lacunes qu’ils ont, par exemple en les aidant au plan logistique et de transport », ce qui la « principale difficulté aujourd’hui ».