Embargo sur les armes : 20 ans après, la même erreur ?

(BRUXELLES2) Les Européens ne semblent pas avoir tiré les leçons du passé. Et ils se retrouvent aujourd’hui en Syrie dans la même nasse dans lequel ils s’étaient trouvés pris au piège en ex-Yougoslavie. Hasard des dates, nous nous trouvons aujourd’hui à 20 ans près à la date anniversaire du siège de Srebrenica (le 11 mars 1993, le général Morillon se rend dans l’enclave). Le lent aboutissement d’un drame déjà écrit depuis deux années déjà.

Faute d’intervention militaire sur lequel chacun trouve toujours une bonne raison pour s’y opposer, la communauté européenne et la communauté internationale ont en effet imposé un embargo « général et complet » sur toutes les livraisons « d’armements et d’équipements militaires à la Yougoslavie », visant donc « toutes les parties » du conflit.

Mesure suicidaire

Cette mesure, voulue par les Européens (sous présidence néerlandaise) et les Etats-Unis (sous la présidence de G. Bush père) dès juillet 1991, validée par une résolution du Conseil de sécurité (proposée par la France), va se révéler totalement suicidaire pour les Bosniaques et les Croates. Ceux-ci qui ne disposent alors de peu de forces et d’armements par rapport au pouvoir central de Belgrade et des Serbes, doté d’un arsenal bien fourni, alimenté par les Soviétiques. Le ministre croate de la Défense d’alors, Gojko Susak critique, dans un entretien au Monde, l’attitude européenne qu’il considère injuste : « Seule, la Croatie ressent les conséquences de l’embargo sur les fournitures d’armes à la Yougoslavie. » et il demande des armes antiaérien et antichars, assurant que Zagreb ne recherche que des armes défensives, en aucun cas offensives. « Nous avons le devoir d’armer la population, de résister, d’éviter un bain de sang » explique-t-il… Des arguments qu’on peut retrouver aujourd’hui en Syrie.

Contournement de l’embargo

Dans les années 1990, plusieurs des pays pourtant à l’origine de l’embargo semblent bien décidés à le contourner, de manière plus ou moins officieuse. L’Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, notamment, arment Croates et Bosniaques. Les Allemands fournissent des lance-roquettes anti-chars fabriqués par MBB, les Italiens des fusils italiens à canon lisse, les Hongrois des AK 47, Des missiles sol-air américains Stinger destinés à l’Afghanistan changent de route à Chypre, etc… L’arrivée de Bill Clinton à la Maison Blanche en 1993 marque un changement d’impulsion outre-Atlantique. Le soutien américain à la reconstruction des forces croates devient un secret de Polichinelle. En 1994, les Américains se retirent officiellement du dispositif de contrôle de l’embargo mis en place conjointement par l’UEO et l’OTAN (ce qui provoque un drame au sein de l’Alliance). Et en 1995, le Congrès vote une levée unilatérale de l’embargo sur les armes à destination de l’armée bosniaque. Il faudra le veto du président pour empêcher la mesure d’entrer en vigueur.

Ces livraisons ainsi que l’envoi de formateurs conduit à des offensives successives. Les Croates commencent la reconquête du terrain perdu en Krajina en janvier 1993 ; reconquête achevée en août 1995. En octobre 1994, le 5e corps bosniaque débute une vaste offensive dans la zone de sécurité de Bihac. En juillet 1995, c’est l’offensive croate en Bosnie, poursuivie de manière concertée par les forces croato-musulmanes en septembre 1995 en Bosnie occidentale et centrale. Un cessez-le-feu est signé en octobre. Et les négociations de Dayton s’ouvrent en novembre 1995. Ce ne sera finalement qu’en juin 1996 que l’embargo sur les armes sera levé après un ultime accord sur le désarmement entre toutes les parties impliquées dans le conflit.

Une leçon…

L’utilité de l’embargo n’a jamais été vraiment évaluée ni fait l’objet d’une introspection européenne. Et pour cause ! Son résultat a été nul sur l’aggravation du conflit. Et il n’aura conduit qu’à retarder d’un ou deux ans son issue et de faire des milliers de victimes supplémentaires. De fait, si une solution politique comme les accords de Dayton a pu survenir, et mettre fin au conflit, c’est en partie grâce aux efforts de négociation. Mais c’est surtout grâce/à cause de la violation de l’embargo. Les forces serbes ont senti le vent du boulet et le son de la défaite. Les pertes successives sur le terrain les ont amené à négocier là où elles n’y étaient pas prêtes quelques années auparavant… Le paradoxe est là : la violation de la loi internationale a abouti au respect de son esprit.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).