Les alliés au Mali : encombrants, inutiles, utiles ? Le vrai, le faux …

Arrivée des équipes à Sévaré (crédit : ministère belge de la Défense)

(BRUXELLES2) Il est de bon ton souvent de railler le faible apport des alliés européens ou nord-américains au Mali. Et effectivement la timidité européenne (et américaine) à s’engager de façon frontale dans l’opération au Mali – que ce soit pour soutenir l’opération française (Serval) ou la mission européenne de formation (EUTM Mali) – n’est pas feinte. Sans compter les difficultés d’ordre politique, technique ou financière, qui sont plus triviales voire cocasses. Mais on oublie souvent de dire combien cette aide est utile, précieuse et couteuse pour ceux qui prêtent leurs concours. Dire cela ne signifie pas enlever à la prouesse ou à l’engagement des soldats français qui ont été à l’oeuvre en premier (pilotes des Transall, hélicoptères…  personnels techniques, marsouins, parachutistes et troupes au sol parties à la reconquête du nord mali). Mais, à l’heure où la France a les pieds dans le déficit, pousser un « cocorico » de satisfaction ne dure même pas le souffle d’un posé de Transall sur une piste de Bamako. C’est la dure réalité. Sans l’apport précieux et couteux des Alliés, c’est bien simple, l’opération « Serval » n’aurait pas duré plus de 72 heures… et aurait couté beaucoup plus cher sans compter le risque supplémentaire d’un acheminement trop lent sur place.

La timidité européenne est bien réelle

Il ne faut pas le nier et pas le cacher. Il n’est que de voir la difficulté pour rassembler quelques dizaines de soldats destinés à assurer la protection « statique » des effectifs européens de EUTM Mali et l’impossibilité jusqu’à présent de trouver deux hélicoptères d’évacuation médicale (ce devrait être réglé d’ici ce week-end). Ce qui est tout de même un comble ! Les pays de l’Union européenne se retrouvent – malgré tous les effectifs et matériels figurant sur les listings des budgets de la défense respectifs – incapable de fournir rapidement deux engins, les équipages et les équipes de soutien, pour une action somme toute classique des armées. A priori, le risque est assez limité et a une grande visibilité. L’évacuation médicale a une très bonne image dans les populations. Et, pour peu qu’elle serve au profit de civils en difficulté, elle représente un gage politique comme médiatique certain… C’est proprement incompréhensible et ne peut que susciter railleries et commentaires désobligeants. Quant au très faible engagement de la Haute représentante de l’UE, C. Ashton, dans cette affaire, il est tout aussi affligeant. Se réfugier derrière un : « C’est un problème des Etats membres » n’enlève rien à l’absence politique.

Les difficultés du « multinational » sont nombreuses et variées

Et quand les matériels sont là, les problèmes ne s’arrêtent pas. Il y a les « caveats » (restrictions d’emploi). Les Néerlandais ne posent pas ainsi leur KC-10 à Bamako, pour « raisons de sécurité »… Apparemment ces raisons de sécurité n’empêchent ni d’autres avions militaires (belges, italiens, canadiens, espagnols…) ni même les avions des compagnies civiles (Air France, Air Algérie…) de se poser sans encombre sur l’aéroport de la capitale malienne. Mais à la La Haye, on reste ferme. En fait, un avion de la KLM a moins de limites qu’un avion de la Royal air force néerlandaise. Un comble !

Les normes aussi sont différentes. L’avion britannique C-17 qui s’est posé à Evreux a refusé d’embarquer les rations des soldats. Un responsable de vol, tatillon, a en effet trouvé qu’il y avait des … allumettes dans les rations de combat sur les palettes à transporter. Impossible ! On ne mélange pas munitions et dispositif d’allumage dans le même appareil. Règle de la RAF. Il a fallu quelques heures de patience et un coup de fil entre les deux chefs d’Etat-Major pour régler la question.

Enfin, il y a les prétentions financières. Les Américains ont ainsi voulu par faire payer la facture rubis sur l’ongle aux Français. Coût de la facture annoncée : 50.000 $ l’heure (soit du tout compris). L’information ayant fuité dans la presse US, le Pentagone a vite remballé ses prétentions et est revenu à une habitude plus usuelle (le remboursement des frais supplémentaires engagés : kérosène…). Etc.

L’apport des Belges, Canadiens, Britanniques…  : précieux !

Quand on analyse la situation, il ne faut pas s’arrêter au verre à moitié vide comme se complaisent souvent ceux qui raillent l’absence d’Europe et se pencher sur le verso de la médaille (le verre à moitié plein). L’apport des moyens européens et alliés à l’opération Serval n’est pas négligeable. Si bien souvent, on vante l’apport britannique – réel – il ne faut pas oublier d’autres contributions, plus discrètes sans doute mais tout aussi efficaces. L’apport des deux C-130 Belges « disponibles, qui peuvent aller partout » a été « précieux et utile » rappelait ainsi récemment à B2 un haut responsable français du ministère de la Défense. Tout comme « l’apport des C-17 Canadiens ». Ces pays ont, en effet, répondu tout de suite présents à la demande française. Et les avions ont décollé dans les jours suivants : le 14 janvier (lundi) pour les Britanniques et Canadiens, le 15 (mardi) pour les Belges, le 17 (jeudi) pour les Allemands.

Les C130 Hercules belges ont ainsi transporté 280 T de matériel et 399 passagers (selon un bilan dressé le 12 février). Et ils ne se contentent pas de faire la navette Abidjan Bamako mais vont se poser directement au plus près des besoins, à Gao ou Tombouctou au besoin. Les C17 canadiens ont déjà mené, selon Ottawa, 26 vols et transporté environ 730 T de matériel (à la date du 13 février). Le C-130 Hercules espagnol basé à Dakar (Sénégal) a déjà effectué, depuis le 26 janvier, 18 missions, totalisant 60 heures de vol, emportant vers le Mali 185 passagers et 40 tonnes de fret pour les besoins de la Misma (africaine) comme de l’opération Serval (française), selon le bilan dressé par le secrétaire général pour la politique de la Défense espagnol à Dublin (au 12 février). Les C160 (Transall) allemands ont effectué 48 vols transportant 337 personnes et 92 T matériel (selon la Bundeswehr au 8 février). Rien que pour ces 4 nations, on est déjà à plus de 1000 tonnes transportés et près de 1000 personnels…

Sans oublier ceux qui viennent en renfort… en France

Dans cette liste, il ne faut pas oublier l’aide discrète mais essentielle des partenaires de l’EATC – le commandement européen de l’aviation de transport. Notamment les avions allemands qui ont pris le relais des avions français pour toutes les opérations de transport de « routine » en France. « A votre avis, qui transporte nos parachutistes pour s’entraîner ? » m’indiquait donc cette source avertie.  Et tout cela a un coût sonnant et trébuchant : environ 10 millions d’euros pour le C130 espagnol (sur trois mois selon Madrid), 18,6 millions $ (environ 13,3 millions d’euros) pour le C17 canadien (sur un mois selon Ottawa),  7 millions d’euros pour les 2 hélicoptères Medevac belges (sur un mois selon Pieter de Crem), etc…

Sortez votre calculette.

Additionnez, multipliez ! Et voyez si l’apport européen a été négligeable. Pour ma part, je le chiffre entre 60 et 100 millions d’euros dans le premier mois ! Soit tout autant que l’engagement français annoncé par le ministre Jean-Yves Le Drian (70 millions d’euros).

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

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