La capacité d’entrer en premier…

(BRUXELLES2, opinion) La réflexion entamée avec le Livre blanc sur un nouveau format pour l’armée française commence à entrer dans le vif. Et d’une façon générale, plusieurs méthodes peuvent permettre de tenter de cerner ce que sera l’armée française du futur.

  • Premièrement, définir le rang que la France doit tenir face aux menaces et au monde. Malheureusement, elle ne peut plus aujourd’hui tenir tout ce qui a fait sa force dans le passé. L’économie française n’est qu’au cinquième rang mondial talonnée par le Brésil (l’Inde rattrape l’Italie). C’est un fait. Il n’est pas nécessaire de pleurer sur le passé. Et la crise financière de la zone Euro a un effet structurel. On a changé d’époque.
  • Deuxièmement, voir ce que la France peut avoir, vu la crise budgétaire, soit de façon isolée ou de façon groupée. C’est tentant. Dans ce cas, la défense devient la clé d’ajustement d’autres décisions. Mais c’est un risque. Les coupes vont être faites de la façon la moins douloureuse possible, selon des choix politiques conjoncturels. Ce n’est pas automatiquement tenable à moyen terme.
  • Troisièmement, raisonner sur ce qui fait la spécificité française, son apport particulier dans la défense européenne, ce que les autres ne peuvent pas (lui) fournir. Cette approche me paraît tout aussi pertinente.

La capacité d’entrer en premier, spécificité française

Qu’est-ce qui qualifie l’armée française ? C’est essentiellement sa capacité opérationnelle « d’entrer en premier », combiné à un système politico-militaire qui permet d’aller vite, « pulse » bien, et une disponibilité de planification qui couvre une large palette d’action. Le tout étant globalement accepté par l’opinion publique, du moment que l’intervention est justifiable pour des objectifs extérieurs et pas seulement par l’intérêt français (*). C’est ce qui fait vraiment la spécificité française parmi les pays européens. Elle est, en ce sens, unique. Cette qualité de « précurseur », l’intervention au Mali l’a mis en évidence (avec l’armée de terre en pôle position) comme l’intervention en Libye l’avait démontré (coté armée de l’air et marine). Au niveau Européen, seul le Royaume-Uni peut avoir la même approche (et encore… car les Britanniques, à part les Malouines, et le Sierra Leone en 2000). Et du coté de l’OTAN, seuls les Etats-Unis remplissent une fonction identique (Mais la France n’a pas le même budget de la Défense, ni le PiB).

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Or, avoir la capacité d’entrer en premier – des hélicoptères, des commandos, des avions de chasse, du renseignement, des avions de transport, des blindés de protection, des forces terrestres, sans compter les navires ou les planificateurs, etc… Tout cela a un certain coût, surtout quand on voit qu’à côté de cela il faut entretenir une force nucléaire maritime et aérienne qui nécessite un autre rythme et d’autres sujétions. Il va falloir choisir : soit abandonner certaines des capacités, ce qui est dangereux, soit les partager en bonne intelligence…  Le critère de sélection serait alors : est-ce nécessaire, ou non, à la capacité d’intervention ? Tout le reste devra être mis en pooling and sharing, non plus de façon anecdotique mais de façon systématique, pour dégager des économies significatives. La formation, la maintenance, les pièces détachées par exemple… Il va falloir accélérer ces partages de moyens, en les dotant de mécanismes propres à préserver cette capacité de précurseur.

Ce partage pourra être réalisé avec d’autres pays mais aussi en interne, au niveau national. Les différents ministères (intérieur, défense, équipement…) doivent examiner comment certaines structures peuvent être partagées. Ce dispositif aurait l’avantage de préserver la rapidité de la chaîne de commandement. A cette recette du pooling and sharing, actuellement développée, on pourrait aussi concevoir une autre modalité de partage : sur le temps. Par exemple la France entre en premier, l’Allemagne ou d’autres pays suivent ensuite quelques mois après. En résumé, il faut creuser toutes les possibilités de partage, à tous les niveaux, territorial, fonctionnel, temporel.

Choisir sur le nucléaire

Enfin, on ne peut éluder le nucléaire. Sanctuarisé, pour ne pas dire gélifié, il grève certaines capacités. Faire un choix sur le nucléaire parait imparable. Même si cette technologie a apporté une puissance à la France et aussi un apport important en termes techniques, elle me parait aujourd’hui moins significative qu’avant, en termes de force puissance. Qu’est-ce qui fait la force politique de la France ? Est-ce son réseau diplomatique, sa force de négociation présente sur tous les pans du globe, ses instituts culturels, ou l’arme nucléaire ? Il ne faut pas nier non plus qu’avec l’acquisition de cette arme par de nouveaux acteurs, cela contribue à la démonétiser. Car le posséder n’est plus aujourd’hui l’apanage de quelques uns – sur les doigts d’une main – mais sur les doigts de plusieurs mains. On peut donc légitiment se poser la question si une permanence totale sur les deux plans, maritime et aérien, est aujourd’hui justifiée au regard de l’autre enjeu essentiel : « l’entrée en premier » !

(*) Ce qui place la France en contradiction avec l’Allemagne où la notion d’intérêt national est une condition non écrite de l’intervention

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

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