Une victoire diplomatique. Le pari sahélien de la France à Bruxelles…

Français et Espagnols ont été à l’avant-garde du dossier « Sahel » depuis plusieurs mois (années). Le ministre espagnol des affaires étrangères et de la coopération, José Manuel Garcia-Margallo Marfil, salue son homologue français, Laurent Fabius lors du conseil des ministres du 17 janvier (Crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2, analyse) Le fait est indéniable. le gouvernement français a remporté à Bruxelles, jeudi (17 janvier), une petite victoire politique. Les ministres des Affaires étrangères des « 27 » étaient tous conscients de la gravité de la situation au Mali, conscience aiguisée encore par la prise d’otages survenue entretemps en Algérie. Et si quelques nuances ont pu s’exprimer de ci de là, il n’y avait aucune ambiguïté possible.

Désintérêt pour une zone inconnue

Certains esprits chagrins peuvent moquer la lenteur européenne des derniers jours. Elle peut paraître indéniable. Mais ce ne sont pas ces jours-ci qu’il fallait pointer la lenteur européenne, ce sont durant les années précédentes. Où les Etats membres ont lambiné. La plupart des pays (sauf l’Espagne et la France essentiellement) se désintéressaient, totalement ou largement, de cette bande sahélienne. Et quand un diplomate ou un ministre français sonnait le tocsin, appuyés par un espagnol ou un italien, on l’écoutait avec attention. Mais çà ne perçait pas.

Suspicion par rapport aux « intérêts » français

Le volontarisme français à pousser ce dossier apparaissait un peu suspect. Comme le confiait à B2 il y a peu, un habitué des opérations européennes, proche de la France, les « Français nous demandent de payer leur politique africaine ». Même au sein du nouveau service diplomatique européen (SEAE), il a fallu convaincre. A son arrivée au poste de Haut représentant, Catherine Ashton avait déjà sur sa table un dossier « Sahel ». Elle a mis du temps à se saisir de ce dossier pour en faire une priorité. Résultat la fameuse mission de renforcement des capacités des pays du Sahel (EUCAP Sahel) a mis plusieurs années à se mettre en place (*). Et quand elle s’est mise en place, pour le Mali, il était déjà trop tard…

La gageure : convaincre 27 Etats membres que le Sahara et le Sahel est important

Effectivement, aller convaincre tous les pays européens que le coup d’Etat de quelques militaires au Mali et la présence de bandes de criminels dans une zone désertique est un problème de sécurité qui peut menacer l’Europe depuis Gibraltar jusqu’à Tallin ou Varna, était une gageure. Leur demander ensuite de lancer (et financer) une mission de formation de l’armée d’un pays en décomposition était tout de même assez « osé ». Ce n’est pas dans les « gênes » européens que de faire de la formation des Européens que d’aller faire de la formation de militaires africains prêts au combat (dans un pays instable). Mais les esprits ont évolué lentement.

Le point de bascule : en 2012

Ceci n’est pas un résultat d’un « enchantement sahélien ». C’est le fruit d’un travail au quotidien de conscientisation. Et ceci ne date pas de l’arrivée en mai 2013 de François Hollande à l’Elysée. Le travail remonte à plusieurs mois… Voire plusieurs années que les diplomates en poste à Bruxelles (au COPS notamment) ou à New-York (Nations-Unies), que les ministres eux-mêmes, alertent leurs collègues européens sur la situation au Sahel, et particulièrement au Mali.  Le point de bascule peut être situé durant l’année 2012. Le coup d’état à Bamako démontre à tous que les craintes étaient fondées. Dans la balance européenne, aux côtés de la menace avérée, un facteur décisif joue aussi : l’expérience de formation de l’armée somalienne est jugée positive. Les troupes formées par les Européens en Ouganda (EUTM Somalie) se sont bien comportées aux côtés de leurs mentors de l’AMISOM. Et l’horizon somalien s’éclaircit…

Se décider lentement, agir rapidement

Les 27 décident la mise en place de la mission civile de renforcement des capacités EUCAP, au Niger dans « un premier temps », en juillet 2012. Au conseil informel des ministres de la Défense de septembre 2012, à Chypre, les derniers doutes pour engager une mission européenne de formation (EUTM Mali) s’effacent. Les questions deviennent alors plus techniques, militaires et budgétaires, et moins politiques. La planification peut alors déboucher assez rapidement : concept de gestion de crises adopté début décembre, décision adoptée le 17 janvier, concept d’opération (qui est déjà écrit) et plan d’opération seront adoptés simultanément d’ici le 10 février, avec déclenchement du déploiement dans la foulée.

On est dans un schéma classique où l’Europe réfléchit longtemps, danse d’un pied sur l’autre, laisse passer des opportunités puis se décide, et alors là cela peut aller relativement vite. Les difficultés de l’Europe de la Défense sont semblables à celles qu’on retrouve dans d’autres domaines européens. S’entendre à 27 n’est pas une synécure. On l’a vécu durant ces quatre années de gestion de la crise budgétaire et financière. Je dirai même que le processus de décision en matière de défense est, malgré toutes les difficultés et ses imperfections, plus efficace et moins pavé d’erreur qu’en matière économique. C’est paradoxal… L’essai été marqué, reste maintenant à le transformer. Il est de l’intérêt de tous, et particulièrement des Français, à ce que cette mission EUTM Mali soit une réussite.

(*) le premier article écrit sur ce blog date de septembre 2010, A relire ! : Une mission européenne « sécurité » au Sahel ? On y réfléchit… (avec une piqure de rappel en janvier 2011) Adopter une stratégie « sécurité/développement » pour le Sahel : une urgence…(et un constat de désaccord en novembre 2011) La mission PSDC pour le Sahel attendra encore bien un peu…

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(Article mis à jour samedi matin avec qqs précisions supplémentaires et photo)