Industrie aéronautique : attention au décrochage !

(BRUXELLES2) Alarme de décrochage ! L’appel qu’a lancé Claude-France Arnould, la directrice de l’Agence européenne de Défense, au Berlin Air Show, jeudi (13 septembre), pour une action urgente en Europe dans le domaine des futurs systèmes aéronautiques (future air systems FAS), équivaut cette « alarme d’incidence » – comme disent les pilotes – qui retentit dans les avions en phase de décrochage. « L’industrie aéronautique européenne est menacée ». Son sous-financement a atteint un niveau critique. « D’importantes capacités industrielles sont en train de s’éroder. Sans une action concertée supplémentaire, la situation va bientôt devenir critique par exemple pour le développement de l’avion de combat futur (avion classique ou UAV) et les hélicoptères d’attaque. »

Pour cela elle s’appuie sur une étude réalisée par 30 industriels européens parmi les plus importants (BAE, Eurocopter, Cassadian, Dassault, Westland,…). L’industrie représente aujourd’hui environ 200.000 personnes, souvent avec des capacités technologiques de pointe, et a un chiffre d’affaires de 45 millions d’euros. Or le moindre investissement de défense va obliger l’industrie à se restructurer avec pertes de compétences à la clé. L’étude montre que le risque de perte de compétences est particulièrement « significatif » et rapide, « entre aujourd’hui d’ici 2020 ». Selon l’étude, les industriels « perdent des compétences, mois après mois ». Cela a plusieurs conséquences. Tout d’abord, dans un avenir proche, l’Europe n’aura plus la capacité de produire certains équipements, comme par exemple « les avions de combat ». Quand une capacité et des connaissances se perdent, il est extrêmement difficile de les récupérer. Reformer de nouvelles équipes est extrêmement dur. Et souvent la perte est définitive.

UAS : un marché à saisir… ou pas

La conséquence est aussi très économique. Dans une économie concurrentielle, « l’Europe risque de perdre des parts significatives (de marché) dans la compétition mondiale sur les capacités UAS », drones et autres systèmes aériens inhabités. D’ores et déjà, elle dépend largement des Etats-Unis et des Israéliens – sont les deux plus gros producteurs du marché – notamment pour les systèmes et sous systèmes. Un monopole qui n’est pas inné. « Ils ont su investir dans le passé », précise John Mattiussi expert analyste de l’agence européenne de Défense, dans un entretien à B2.  Le marché est important non seulement au niveau militaire mais aussi général, par exemple pour la surveillance maritime, les frontières… » Ainsi si l’impact des opérations en Afghanistan et en Irak a joué un facteur décisif pour ce développement aux Etats-Unis, avec un intérêt majeur – ne pas risquer la vie des militaires (*) ; c’est aussi l’identification comme un marché d’avenir qui a joué. « Et on peut se demander Où est l’Europe ? » Une Europe qui a quasiment tout misé et mise encore sur les avions de chasse. Un domaine où « il y a trop de capacités » et un potentiel de restructurations. « Nous avons 5 entreprises compétentes, qui se tuent entre elles. Mais personne sur le marché de l’UAS… ».

Des lacunes graves

L’étude a identifié plus de 100 facteurs de dépendance, dont 12 présentent de « grands risques »  : les matériaux composites (une production dominée par Japon et les Etats-Unis) ; le titanium (provenant de Russie en majorité) ; les circuits composés ; les semi-conducteurs ; les technologies de positionnement et de navigation ; les technologies de cryptage ; les terres rares ; les senseurs d’UAS ; les mesures d’auto protection ; les modules transmission / réception à large bande… ; les capacités furtives…

Achat sur étagère… non sans risques

Dans ces temps de difficultés financières, la tentation peut être grande de faire un « achat sur étagères », donc en général auprès des alliés américains. Mais cette solution repose sur différentes inconnues qui peuvent être politiques, administratives ou industrielles. Le dispositif de contrôle des exportations américains peut avoir des conséquences, y compris lors d’opérations, par exemple pour avoir les pièces de rechange nécessaires. Autre « exemple concret de ce que la dépendance produit » explique-t-il. Faute de fournisseur européen, il faut 72 mois pour avoir un nouvel hélicoptère lourd Chinook. Une situation qui ne risque pas de s’améliorer dans le futur avec le gel du projet franco-allemand d’hélicoptère lourd.

Moment critique

« Nous sommes effectivement à un moment critique » confirme John Mattiussi expert analyste de l’agence européenne de Défense. « L’effet se fera sentir dans 3, 4, 5 ans. Et on aura des difficultés importantes pour remonter la pente. C’est le dernier moment pour réagir. » L’Europe ne pourra peut-être même plus espérer devenir un sous-traitant des USA. « Les États-Unis peuvent se tourner vers les Européens comme un partenaire ; mais si ce partenaire n’existe plus, ou n’a plus les compétences, ils chercheront ailleurs. D’autres acteurs — Russes, Coréens, Chinois, Indiens, Brésiliens… — cherchent à avoir une présence technologique là où les Européens baissent la garde. » 

Tout n’est pas perdu

Pour autant, tout n’est pas perdu. « Dans l’aéronautique ou l’espace, en étant plus intelligent, on peut facilement prendre la tête. Regardez ce qui s’est passé pour l’aviation civile. Avant l’arrivée d’Airbus, on disait que la bataille était perdue face à Boeing. Le marché était dominé par les entreprises américaines (trois entreprises essentiellement). Aujourd’hui 2 des 3 principales entreprises Us de l’époque ont disparu. Airbus s’est affirmé comme un des principaux constructeurs et principal concurrent de Boeing. L’Europe a changé la face de l’aviation commerciale » en travaillant ensemble et en raisonnant en logique de marché.

« Si on construit des synergies civiles et militaires, on peut déclencher un gros marché. Aujourd’hui le marché actuel est fragmenté, et trop limité. Et il manque de l’argent pour la recherche. » Mais l’Europe a un potentiel d’ouvrir le marché, important. Et il existe des budgets de recherche qui pourraient être débloquées (du coté de la Commission européenne). On aurait ainsi le contraire de ce qui se passait dans le passé – où un investissement militaire débouchait sur des applications civiles -. Aujourd’hui, on aurait un investissement civil débouchant sur des applications militaires. Encore faut-il que ce renversement de sens de la recherche soit accepté par les financeurs européens.

(*) Critère décisif pour Israël, avec l’objectif de permettre une surveillance discrète, en économisant au maximum la vie des pilotes de chasse (ressource rare au plan humain) et obligeant à une récupération délicate en cas de perte.