A l’école de Chicago, comment Hollande et Le Drian ont réussi leur examen de passage

Panetta reçoit son homologue français, J.Y. Le Drian au Pentagone, samedi 19 mai. Ici réunion de travail avec les staffs des deux ministres (crédit: Ministère US de la Défense / Eric A. Kirk-Cuomo)

(BRUXELLES2) Incontestablement le sommet de l’OTAN qui vient de se terminer à Chicago aura été pour le « petit nouveau », François Hollande et son équipe de ministres (Laurent Fabius, Jean-Yves Le Drian), une première mise en jambes plutôt réussie. L’objectif pour la nouvelle équipe dirigeante française était à la fois de déminer de potentiels conflits avec les alliés. Mais aussi de démentir certaines critiques entendues en France sur le manque d’expérience ou d’envergure internationale du nouveau président de la République comme de certaines de ses options militaires (retrait anticipé d’Afghanistan, analyse critique de la réintégration dans l’OTAN).

Une préparation intensive

Durant ces deux jours de sommet, le président français a ainsi multiplié les bilatérales : USA, Allemagne, Turquie, Danemark, Australie, Belgique, Afghanistan… Personne n’a été vraiment laissé au hasard. Une bonne partie de la table des hôtes du sommet sont ainsi passés dans la « tente » française. Idem pour le ministre français de la Défense qui « bilatéralise » un maximum, avec ses homologues canadien, australien, britannique, allemand… voire ouzbek (la question du passage par l’Ouzbékistan est primordiale pour le retrait des troupes) et assiste aux entretiens présidentiels avec l’Afghan Karzai et le Turc Gül. Un ministre, J.Y. Le Drian, pour qui ce sommet est un peu la consécration, le passage de l’ombre à la lumière.

Depuis plusieurs mois, il a en effet assuré, parfois très discrètement deux rôles : celui de « conseiller programme » du candidat-président – rôle qui trouve son expresssion publique  le 11 mars à Paris dans le discours de F. Hollande consacré à la Défense – et celui de « représentant spécial« . J.Y. Le Drian a assuré ainsi une fonction de missi dominici chargé d’aller « expliquer la position de la France sur l’OTAN, l’Afghanistan et l’Europe de défense » aux principaux partenaires, avec un objectif pratique : « éviter que le sommet de Chicago soit celui de la crispation ou de la surprise », comme nous le confie un de ses proches. Durant les dernières semaines, les équipes socialistes ont, en effet, travaillé en étroit contact avec leurs homologues américains ou européens pour «préparer (les dossiers), décrisper (les interlocuteurs), déminer (les incompréhensions) ». Retour sur ces quelques mois de préparation…

Washington, Londres, Bruxelles

Les choses s’accélèrent en mars. Jean-Yves Le Drian sort alors son carnet de voyage : Washington, les 6 et 7 mars, avec rencontre des collaborateurs du Secrétaire à la Défense, Leon Panetta, ou de la Secrétaire d’Etat, H. Clinton. Puis Londres, le 2 avril, avec réunion au niveau ministériel cette fois : le ministre délégué aux Forces armées Nick Harvey, son homologue aux Affaires européennes David Lidington et quelques membres du Conseil national de sécurité sont au programme sans oublier le « Shadow cabinet » travailliste. Et, enfin, Bruxelles, le 10 avril, avec déplacement à l’OTAN et discussion avec l’entourage du secrétaire général A.F. Rasmussen et à l’Etat-Major européen. Différents « briefings » sont également organisés, très discrètement, avec les diplomates français en poste à Bruxelles qui prêtent leurs connaissances et leur savoir-faire à la future équipe.

Les chancelleries…

Avec les autres pays, J.Y. Le Drian maintient un lien étroit par le truchement de leurs représentants en poste à Paris. Il rencontre ainsi les diplomates de plusieurs pays : ceux du Conseil de sécurité, quelques uns de l’Union européenne (Allemagne, Italie, Autriche, Irlande…) et d’autres principaux partenaires de la France (Brésil, Inde, …). « Les différentes chancelleries ont joué le jeu… à partir de mars surtout ». Des rencontres qui « s’accélèrent à mesure que la victoire de Hollande se précise » – précise un proche du Ministre. « A la fin, nous avons reçu davantage de demandes de leur part. (…) Un travail important pour préparer les différentes bilatérales à Chicago, et assurer l’explication de texte du programme du parti socialiste. » Ce qui a permis aussi aux différentes chancelleries en poste à Paris de mieux connaître l’homme. Le Drian était, jusqu’ici peu exposé aux médias, et donc peu connu hors des frontières nationales. Assurément ainsi plusieurs télégrammes diplomatiques partent alors vers les différentes capitales européennes, pour retracer, expliquer le programme de l’opposition d’alors, gouvernement d’aujourd’hui.

Interrogations : décrisper, déminer

Les principales interrogations des alliés – particulièrement américains – portent, alors, sur la possibilité de remise en cause de la réintégration française dans le commandement intégré de l’Otan, le retrait d’Afghanistan, le budget de la défense (les Américains craignent comme la peste une réduction drastique du budget français comme l’ont fait d’autres pays) et le besoin de développer une identité européenne de défense.  D’autres sujets viennent aussi la table, selon les interlocuteurs, comme les développements industriels ou la coopération bilatérale. Chacun a pu être alors rassuré.

Une transition en douceur entre les deux ministres

Après le résultat des élections, le travail discret continue. Au niveau franco-français, J.Y. Le Drian assure aussi la transition avec son prédécesseur, Gérard Longuet. Une transition qui a été assurée de façon « chaleureuse et républicaine», assure son entourage. Durant cette période qui court, entre le résultat des élections, le 6 mai, jusqu’à la prise de fonction effective, le 15 mai, G. Longuet a ainsi tenu à que les dirigeants nouvellement élus puissent être mis au courant de tous les dossiers stratégiques. Cela concerne, bien sûr, tous les points à l’ordre du jour du sommet de l’OTAN, comme le dossier anti-missiles, pour lesquels, il faut le souligner, il y a peu de différences entre Sarkozy et Hollande (voire « aucune » ainsi qu’on nous l’a confirmé dans l’entourage du ministre). Mais plus généralement, l’ensemble des dossiers, plus discrets « que normalement une opposition ne connait pas automatiquement » comme les opérations en préparation ou les questions industrielles. Cela nous a fait gagner une « précieuse semaine et une bonne passation des principaux dossiers », assure notre interlocuteur.

La préparation américaine

Avec les Etats-Unis, il s’agit aussi de passer à la vitesse supérieur. L’heure n’est plus à l’explication mais à la mise en oeuvre. Le 11 mai, le vendredi précédent l’investiture du gouvernement, une délégation américaine conduite par Phil Gordon, le secrétaire d’Etat de H. Clinton pour les affaires européennes et d’Euroasie, arrive ainsi à Paris pour une réunion de travail. « On n’est plus alors dans l’explication, mais dans la phase préparation / proposition ». Autrement dit, « passé l’effet de surprise, les Américains ont réagi de façon pragmatique. Comment fait-on ? Qu’est-ce que vous proposez ? … » Pour parachever cette préparation, Le Drian et une petite équipe (Jean-Claude Mallet, son conseiller stratégique, l’amiral Guillaud, le chef d’Etat-Major…) partent un jour à l’avance pour rencontrer à nouveau leurs homologues. Cette fois-ci, les « Frenchies » rentrent par la grande porte. Rencontre avec le général Allen, le chef d’Etat-Major et le Secrétaire d’Etat à la Défense américain, Leon Panetta…

Les rôles sont alors bien répartis. Au tonton américain, le soin de gronder le neveu français un peu turbulent. Au Français de faire preuve de sérieux et de répondant. Obama qui est aussi en campagne électorale soigne ainsi son image de ne pas céder aux caprices français et rappelle la règle : pas de rush exit sans l’accord et l’aval des Américains + contribution de chacun à l’après 2014. Idem pour les Français qui peuvent se targuer d’avoir imposer leur calendrier aux Américains… Et tout le monde sort ainsi gagnant.Le sommet de Chicago n’aura pas souffert de fausse note, du moins entre la France et les USA.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).