Les fusiliers marins néerlandais inaugurent le concept de aVPD

Mise en place de barbelés permettant une protection passive du navire (crédit : marine néerlandaise)

(BRUXELLES2, exclusif) C’est un fait sans doute peu connu. Mais c’est une équipe militaire embarquée (EPE en français, VPD en anglais) qui assure en ce moment la protection des navires du Programme alimentaire mondial (PAM) ravitaillant la Somalie. Une aide indispensable : environ 1,7 millions de personnes dans ce pays dépendent de l’aide alimentaire internationale. Un concept détaillé et présenté à Bruxelles lors d’un séminaire sur la piraterie auquel B2 a participé.

L’accompagnement des bateaux du PAM, c’est la mission première et originale de l’opération anti-piraterie de l’UE. Sans cette action, il parait peu probable d’ailleurs que cette opération ait pu voir le jour. Mais ce n’est pas une sinécure, tous les jours, à entendre les officiers européens. Certains bateaux du PAM sont de vieux bateaux, poussifs. Et leur accompagnement prend donc largement plus de temps que sur un navire moderne. La programmation du PAM n’est pas non plus des plus précises. Le déchargement ou chargement du navire de nourriture est souvent soumis à différents impératifs portuaires, plus ou moins imprévisibles. Difficile alors de tenir le planning prévu ; les militaires doivent alors attendre, ce qui n’est sans conséquences sur les autres missions.

Le concept de VPA autonomes (aVPD) est donc un « sacré soulagement » pour la mission Eunavfor. Cela « nous ôte une belle épine du pied – confirme le capitaine de vaisseau Gelly (d’Eunavfor) –, cela nous permet de libérer au moins un navire de guerre, voire plus, entre aller chercher un navire, l’accompagner, puis le récupérer ». Dans les faits, c’est presqu’un tiers de la flotte de la mission européenne qui se trouve ainsi libérée et peut être utilisée sur d’autres actions comme les patrouilles d’observation le long de la côte somalienne ou la « course » aux pirates.

Le concept de VPD Autonome

Une aVPD doit être considérée comme une « entité militaire à part entière – à la différence d’une VPD dépendant d’un navire de guerre, extension organique de ce navire ». Il faut l’accord de l’État du pavillon, de l’armateur, l’accord tacite et entente directe avec le capitaine, seul responsable à bord. « Nous n’avons pas défini de standard même de taille de la VPD. C’est une politique de libre contribution. Chaque pays membre propose ce qu’il souhaite. Nous travaillons ensuite avec le PAM pour aménager le bateau » explique le CV Gelly. 

Ce concept n’est cependant pas entièrement nouveau puisqu’il a été utilisé – avec succès par les Français – à bord des navires de pêche. Et est utilisé également par les Néerlandais, depuis peu, pour protéger certains navires marchands sensibles, ainsi que par les Italiens (avec la déconvenue que l’on connait avec la mort de deux pêcheurs et le litige avec l’Inde). En revanche, au sein d’une opération multinationale, c’est une première.

La mise en place de VPD a nécessité une intense préparation diplomatique et juridique. L’Union européenne a, en effet, dû passé des accords avec les Etats du pavillon des navires du PAM. Eunavfor a ainsi passé six accords aujourd’hui, d’abord avec le Liberia, St Vincent & Grenadines, Sierra Leone, puis avec les Iles Marshall, le Panama, Antigua & Barbuda qui ont accepté que des équipes VPD européennes embarquent à bord des navires battant leur pavillon.

Des fusiliers marins à demeure sur le Caroline Scan

Sur le Caroline Scan, un navire moderne affrété par le Programme alimentaire mondial. Précisons « moderne » car apparemment ce n’est pas le cas de tous les navires, pour certains, naviguer relève apparemment du « miracle ». Les 18 fusiliers marins néerlandais ont dû trouver leur place, ce qui n’est pas évident sur un navire, d’une centaine de mètres de long mais avant tout destiné à amener un maximum de fret. Des logements ont ainsi aménagés dans des containers sur le pont, containers disposant de l’air conditionné. L’équipe néerlandaise est plutôt plus nombreuse que d’autres pays. Elle dispose de tout l’équipement pour pouvoir répondre au feu, notamment une mitrailleuse lourde. « « Le personnel doit être capable à tout moment de pouvoir faire face à une attaque » précise un officier néerlandais. Elle est également dotée d’une équipe médiale – docteur, infirmier – et du matériel (oxygène, réanimation…) nécessaire « pour garantir tous les soins aux équipes » et avoir une certaine autonomie.

Règles d’engagement et de tir

Les VPD restent soumis à une discipline militaire et à des règles d’engagement au feu de façon précise. Des règles qui diffèrent légèrement de la simple « légitime défense » à laquelle sont astreints les gardes privés. Les militaires peuvent agir, selon une gradation de moyens, de manière à prévenir une attaque et non pas uniquement si un premier tir les atteint (légitime défense). Il y a une gradation de la dissuasion : avec d’abord des messages d’avertissement diffusés par radio et tir de dissuasion. L’objectif est vraiment de « dissuader les pirates d’attaquer le navire ». « L’utilisation de la force est basée sur des principes de proportionnalité et de subsidiarité : la force ne doit être utilisée que s’il y a une menace, et pas d’autre moyen disponible. L’usage de la force est limité. On ne peut ainsi poursuivre les pirates. Cela ne signifie pas que la force ne peut pas être utilisée uniquement quand il y a attaque et déclenchement feu par pirates. La légitime défense peut être déclenchée dès qu’il y a attaque » témoigne un officier néerlandais. En cas d’attaque, il y a une répartition des tâches à bord entre le capitaine, responsable de la marche du navire, et le commandant des VPD, de la sécurité.

La délicate question des armes

La question du transport des armes à bord reste un point délicat. Les Néerlandais disposent d’une réserve de munitions à Malte (*) où certains équipements sont stockés. Le passage par Suez nécessite quelques formalités. « Nous devons débarquer les armes avant le passage et les récupérer à la sortie – les autorités égyptiennes transportent sur terre – cela demande contacts diplomatiques supplémentaire et le versement d’une taxe. » Ce transfert n’est évidemment pas gratuit. « Ce n’est pas extrêmement cher à l’unité. Mais il y a un effet multiplicateur au nombre » précise notre officier.

Les frais gelés

Une partie des coûts est, normalement, pris en charge par le budget commun (mécanisme Athena) : les logements, le coût des communications satellites (même si c’est, en pratique, difficile d’isoler ces dépenses) et les transferts. C’est pour l’instant théorique, car la ligne budgétaire de 1,8 millions d’euros prévue dans le budget communautaire est gelée. Deux pays – l’Allemagne… et les Pays-Bas – ont particulièrement milité pour ce gel. (Ironie, s’abstenir :-). Une prochaine réunion du comité Athena est sensée discuter de la possibilité de « décongeler » la ligne budgétaire.

Une seule offre

Un seul Etat membre a, pour l’instant, fait une offre de VPD autonome, mais d’autres pourraient suivre : l’Italie par exemple. Et à Northwood, on s’attend à des contributions « intéressantes » pour le second semestre 2012 et surtout en 2013. Les Pays-Bas utilisent d’ailleurs la technique du VPD autonome pour accompagner les navires marchands battant le pavillon du Royaume. « Nous avons actuellement 4 équipes de VPD en simultané, qui transitent environ durant 3 semaines. Et nous avons prévu d’utiliser 60 équipes VPD par an. Mais nous travaillons pour rehausser le dispositif » précise notre interlocuteur néerlandais. « Si nous pouvons transporter l’équipe, d’un navire à l’autre nous le faisons, elle reste là quelques jours… Les complications sont souvent importantes quand on fait venir les matériels par les airs. »

(*) On peut se demander s’il n’y aurait pas quelques économies et mises en synergies possibles, notamment en établissant ce stock à Djibouti dans la base française ou au FHQ d’Atalanta, ou encore à la Réunion ou Mayotte (département français)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).