Louis Gautier (PS) : reprendre le projet européen, penser, agir, restructurer européen

(crédit : Fondation Jean Jaures)

(BRUXELLES2, entretien, exclusif) La position du candidat François Hollande étant pour le moins elliptique sur les questions de défense européenne, j’ai cherché à en savoir plus avec un spécialiste au PS, Louis Gautier. Ancien conseiller pour la défense de Lionel Jospin quand il était premier ministre (1997-2002) puis directeur adjoint du cabinet du ministre de la Défense Pierre Joxe (1991-1993), il anime  le groupe « Orion » en charge des questions stratégiques et de défense à la Fondation Jean Jaurès et est membre du think tank proche du parti socialiste, Terra Nova. Pour lui, il n’existe pas de « baisse de la garde » du côté de la gauche sociale-démocrate française, au contraire. Louis Gautier prône ainsi un sursaut européen en matière de défense ; il faut penser européen, restructurer européen, agir européen, précise-t-il.

La défense européenne est plutôt la grande absente des dernières propositions du PS ?

Non. Il n’était pas possible de tout développer dans ce programme. Mais, pour nous, les questions d’Europe de la défense sont importantes, et prioritaires sur l’Otan. Ce n’est pas une question de préférer une institution à l’autre. Les querelles institutionnelles doivent appartenir au passé. Il existe en revanche un problème européen. On le voit sur la Libye, on le voit sur le retrait désordonné en Afghanistan, il n’y a pas de position commune des Européens, pas de capacités communes non plus, pas de rationalisation des équipements. Nous observons là un désarmement budgétaire réel qui pose problème aussi bien dans l’Otan que dans l’UE. Et paradoxalement cela survient où l’Otan devient de plus en plus une organisation européenne. Car les Etats-Unis s’en retirent un peu, considérant que le continent européen est désormais unifié, pacifié, stabilisé.

Cela veut dire aller plus loin sur la défense

Oui. Si l’Europe résiste à la crise de l’Euro et va vers une intégration politique, la logique est d’avoir une stratégie entre Européens. Une stratégie que Sarkozy a « saccagé », en cherchant à créer la division, en allant à l’ONU tout seul sur la Libye, pour affirmer le leadership français, en concluant aussi un accord avec le Royaume-Uni… Au lieu de jouer la convergence, on a recréé de la division.

Mais il y a eu une restructuration de l’industrie française ? 

Une restructuration « nationale » de l’industrie de défense a été entamée. Mais cela ne suffit pas, il faut jouer européen. Regardons notre industrie nationale. Pour Nexter les jours sont comptés. DCNS a un plan de charge qui peut tenir 4 ou 5 ans, mais après, on peut s’interroger. On doit reprendre le projet européen. C’est plus difficile, c’est plus complexe mais il n’y a pas d’autre voie. Le prochain quinquennat sera celui d’une restructuration européenne. Le véritable pari industriel c’est la reconquête du marché européen. Si on ne s’unit pas, on se fait la concurrence à l’export.

Penser européen, au niveau opérationnel également ?

C’est une nécessité. L’exemple de la Libye le prouve. Nous avions là une opération, à proximité des frontières (donc sans trop de problème logistique), pas trop compliquée, sans projection au sol. Et les deux grands leaders européens (France, Royaume-Uni) ont été incapables – y compris dans une coalition – d’avoir les éléments structurels, et ont dû se retourner vers les Etats-Unis. Pour simplement acquérir la maîtrise aérienne initiale, nous étions courts sur pattes. Et si les Européens continuent à faire leur programmation militaire, chacun seul dans son coin, cela risque de continuer… Le Royaume-Uni et France sont presque les seuls à pouvoir assumer les missions d’entrée en premier sur une opération ; ils seront encore plus seuls demain.

Travailler en commun, cela veut dire quoi

Plutôt que chacun fasse sa programmation, et annonce ses moyens au cas par cas, il y aurait une logique à avoir une programmation commune. Il faut relancer l’affectio societatis des Européens sur eux même, les écouter davantage, et ne pas faire de déclaration sur le perron du sommet européen. (Mais) Il faut aussi accepter qu’on ne fera pas tout avec tout le monde.

Se retirer de l’OTAN, non

La France avait une situation confortable jusqu’ici, quasiment dedans, mais avec une certaine autonomie…  La réintégration décidée par Nicolas Sarkozy a réduit cet avantage à néant. Mais se retirer maintenant, non, on n’a rien à y gagner. En revanche, il vaut mieux arriver uni (entre Européens) quand on va à l’OTAN. Ce n’est pas à l’OTAN, où on fait de la coopération politique, sous l’oeil des Etats-Unis, qu’on pourra se coordonner.

Comment répartir le travail …

Les deux organisations sont différentes. L’une est une Alliance militaire. L’autre est une Union politique. Ne faisons pas des questions institutionnelles un préalable. Il faut être pragmatique. Soit c’est une opération avec les Américains, on peut aller avec l’OTAN ; soit c’est une opération européenne on peut utiliser l’OTAN ou les moyens autonomes. (…) Pourquoi ne pas utiliser les structures de l’OTAN quand c’est nécessaire. Mais si c’est une opération européenne (portée par les Européens), il faut que les Européens en aient le leadership. Si on ne peut pas l’obtenir, on peut le faire / on doit le faire au niveau de l’UE, de façon autonome. Par exemple, il n’est pas nécessaire, pas possible, de reconstituer un pool d’Awacs (qui existe déjà à l’OTAN), mais ses moyens sont placés sous un commandement de l’Union européenne ou un commandement européen à l’OTAN, pour ses propres besoins.

C’est le système Berlin Plus ?

Non. Le système Berlin Plus n’a jamais vraiment fonctionné.  Il faut avoir le contrôle politique des opérations. L’Union a vocation à être une union politique avec un contrepoids démocratique, ce n’est pas le cas de l’OTAN. C’est une grande différence.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).