L’UE va nommer un représentant spécial pour la Corne de l’Afrique. Le mandat

(BRUXELLES2, exclusif) Il aura fallu plus de trois ans à l’Union européenne pour se décider à se doter d’un représentant spécial » pour la Corne de l’Afrique. Les Etats membres n’étaient pas tous d’accord sur cette nécessité. Et la Haute représentante est longtemps restée sceptique sur cette création. Malgré tout, la menace de la piraterie croissante, la nécessité d’avoir un plénipotentiaire de haut niveau dans la région et l’absence d’ambassadeur en Somalie, ajouté à la famine aggravée en Somalie et aux multiples conflits actifs ou récurrents, ont eu raison de ces réticences. Après discussion dans les différents groupes de travail (Afrique, relations extérieures), les ambassadeurs du COPS (le comité politique et de sécurité de l’UE) ont mis la dernière main sur le mandat – que j’ai pu consulter -. Un mandat qui n’a pas suscité en soi de « grosses discussions » ainsi que me l’a rapporté un expert du dossier (NB : à la différence du mandat du RS pour la Méditerranée et la démocratie dans le monde arabe). Ce qui, en revanche, pose problème est le nom du responsable.

Le processus de nomination retardé

Le processus de nomination est désormais en phase finale. En dernier lieu, l’Italie et le Danemark, avaient présenté tous deux un(e) candidat(e) qui étaient arrivés en présélection. Mais la Haute représentante, Catherine Ashton, a préféré faire un nouvel appel à candidatures aux Etats. Ce qui retarde quelque peu le processus de nomination. Ainsi, alors que chacun escomptait que le Représentant spécial soit nommé au Conseil des Affaires étrangères en novembre (la réunion a lieu le 14/11) – en même temps que sera approuvée une stratégie globale pour la Corne de l’Afrique – cette nomination pourrait être reportée au conseil de décembre, selon quelques spécialistes du dossier.

Priorité : Somalie et piraterie

Selon le mandat, le représentant spécial aura comme priorité principale : « la Somalie (…) le conflit et la piraterie dont les causes profondes résident dans l’instabilité du pays. » Pour la Somalie, l’UE a deux objectifs : « appuyer le rôle (des) Nations unies pour favoriser un processus politique crédible et ouvert à tous » et contribuer « activement, avec ses partenaires régionaux et internationaux, à la mise en œuvre de l’accord de paix de Djibouti et de ses arrangements post-transition ». Sur la piraterie, il s’agit de « élaborer et à mettre en œuvre une stratégie cohérente, efficace et équilibrée de l’UE à cet égard, qui englobe tous les aspects de l’action de l’UE, sur les plans politique, de la sécurité et du développement, et être, pour la communauté internationale, y compris la région (Afrique orientale et Océan indien), le principal porte-parole de l’UE sur ce sujet. »

Un mandat de dialogue, de représentation, de visibilité

Le mandat du RSUE revêt un aspect assez classique. Il comprend le « dialogue » avec les acteurs concernés de la région ; la « représentation » de l’Union dans les instances internationales compétentes ; la « visibilité » de l’UE notamment « dans le soutien (apporté) à la gestion et à la prévention des crises » ; la « coopération étroite » avec son homologue des Nations unies et les représentants spéciaux de l’UE présents au Soudan ou auprès de l’Union africaine, etc.

Le RSUE aura aussi quelques fonctions précises : suivre toutes les « initiatives de nature à aboutir à la mise en œuvre de l’accord de paix de Djibouti et de ses arrangements post-transition » (institutions, État de droit, sécurité, justice, réconciliation nationale) tout en veillant au « respect des droits de l’homme et en améliorant l’accès humanitaire au sud et au centre de la Somalie en particulier ».

Sa zone géographique reste ainsi assez large puisqu’il concernera toute l’Afrique de l’Est géographique : Somalie, Djibouti, Erythrée, Ethiopie, Kenya, Soudan, Sud Soudan, Ouganda. Et pour les « questions liées avec la piraterie, il pourra « traiter également avec des pays ou entités régionales au-delà de cette zone ». On pense notamment au Yemen, aux Seychelles…

Activer et mieux coordonner la lutte contre la piraterie

La lutte contre la piraterie est l’objet d’une attention importante dans lequel la fonction de représentant spécial permettra – on l’espère – d’activer un peu certains projets et de mieux coordonner toutes les actions menées par les différents acteurs européens. Il s’agit notamment pour l’UE « d’apporter un soutien actif à la mise en place de capacités maritimes régionales et d’aider à traduire en justice les pirates ainsi que de veiller à ce que les causes profondes de la piraterie en Somalie soient abordées de manière appropriée ». Il s’agit également de continuer à « apporter un soutien à la région (Afrique orientale et Océan indien) dans la mise en œuvre de sa stratégie et son plan d’action de lutte contre la piraterie ainsi que du code de conduite de Djibouti. »

Le RSUE aura comme mission de « conserver une vue d’ensemble de toutes les actions menées par l’UE par le biais du SEAE, de la Commission et des États membres et de maintenir des contacts politiques réguliers de haut niveau avec les pays de la région touchés par la piraterie en provenance de Somalie, avec les organisations régionales, le groupe de contact des Nations unies sur la lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes, les Nations unies et avec d’autres acteurs clés ». Il participera ainsi aux travaux du groupe de contact international sur la Somalie.

Veiller aux conflits existants ou potentiels

Non content de cette mission, le RSUE aura également comme consigne de garde un oeil sur la situation sécuritaire dans la région. Il devrait ainsi notamment « suivre attentivement les questions relevant de la dimension régionale de la crise somalienne, parmi lesquelles figurent le terrorisme, le trafic d’armes, les flux de réfugiés et de migrants ainsi que la sécurité maritime, la piraterie et les flux financiers correspondants ». Il pourra aussi s’intéresser au « différend frontalier entre l’Éthiopie et l’Érythrée et la mise en œuvre de l’accord d’Alger, (à- l’initiative du bassin du Nil et (à) d’autres problèmes qui se posent dans la région et qui ont une incidence sur sa sécurité, sa stabilité, sa prospérité ». Il devra « suivre attentivement les défis transfrontières qui touchent la Corne de l’Afrique, y compris les conséquences des crises humanitaires sur les plans politique et de la sécurité ».

Personnellement je considère que ce mandat est un peu large d’autant qu’existent déjà un représentant spécial pour l’Union africaine, un autre pour le Soudan, sans oublier celui sur les révolutions arabes et la démocratie. Concentrer le mandat sur la lutte contre la piraterie et la stabilité de la Somalie (ce qui est déjà beaucoup) n’aurait pas été de trop. La lenteur avec laquelle l’Union européenne aura mis en place ce mandat, qui semble évident doit aussi être remarqué.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).