La reconnaissance d’un Etat palestinien nuit-elle à la paix ?

(BRUXELLES2, opinion) L’embarras européen par rapport à la demande de reconnaissance de l’Etat palestinien à l’ONU cette semaine est bien visible. Car cette demande parait participer, objectivement, de l’objectif européen d’avoir une solution fondée sur la « coexistence de deux Etats, avec un Etat d’Israël et un Etat de Palestine indépendant, démocratique, d’un seul tenant et viable, coexistant dans la paix et la sécurité« . Certes les Européens ont toujours prôné que cette solution soit obtenue par les négociations. Mais depuis plusieurs mois, voire années, cette négociation est bloquée. Et de façon sempiternelle, les ministres des 27 expriment leur « regret », leur « déception », leur « profonde préoccupation » à voir ces négociations bloquées (*).

N’y a-t-il pas un moment où il faut changer de braquet, redistribuer les cartes en main pour provoquer un mouvement ? Dans cette hypothèse, la demande de l’Autorité palestinienne paraît d’autant plus légitime que les Palestiniens ont, cette fois, choisi de passer à l’acte, non pas par la violence ou de façon terroriste comme par le passé, mais de la façon la plus pacifique et par la voie la plus internationale qu’il soit, à savoir l’Organisation des Nations unies. Toutes notions (enceinte multinationale, action pacifique…) que défendent régulièrement les Européens.

Considérer que cela va nuire au processus de paix paraît une bien pâle excuse. Ce processus n’existe pas. Les pourparlers indirects relancés en mai 2010 sont au point mort. Et on ne peut pas dire que l’Etat israélien fasse beaucoup pour qu’il se réalise. Actuellement ce qui nuit au processus de paix est la construction de nouvelles colonies, réalisées au détriment du droit international par le gouvernement israélien, et régulièrement condamnées verbalement par les autorités internationales. On ne compte plus les déclarations du Quartet ou de l’UE faites dernièrement sur ce sujet (une par mois au minimum).

Paradoxalement, l’existence d’un Etat – même non reconnu – devrait faciliter ainsi une négociation d’égal à égal. Effectivement, elle ne sera pas facile pour Israël qui sera dorénavant placée dans une situation beaucoup plus difficile que par le passé. Mais il y a bien longtemps que la mythologie du bon Israélien contre le méchant Palestinien est dépassée, tellement les réalités sont beaucoup plus complexes et beaucoup plus brouillées.

Même si les situations sont légèrement différentes, on ne peut s’empêcher de remarquer que dans la situation au Kosovo, un « Etat » reconnu par une proportion largement moindre que celle de la Palestine, les Européens ont adopté une attitude sensiblement différente. On n’a pas attendu pour reconnaitre l’Etat qu’il ait réglé – dans un processus de négociation – toutes ces questions avec les Etats voisins, notamment la Serbie, pour que la plupart des Etats européens le reconnaissent et lui apportent son soutien. On ne peut pas dire non plus que l’existence du Kosovo ait nuit à la paix. C’est l’existence de l’Etat kosovar qui permet justement de mieux négocier une « séparation » pacifique avec la Serbie et non pas sa non-reconnaissance. Il devrait être de même pour la Palestine.

L’UE devrait pousser à la reprise d’un processus de négociation. Mais elle ne doit pas faire que ce processus ne soit dans un jeu de troc contre l’abandon du processus de reconnaissance d’un Etat. L’un ne peut être lié à l’autre.

(*) 18 juillet 2011 : « The EU continues to believe that urgent progress is needed towards a two state solution to the Israeli-Palestinian conflict. The EU reiterates its concern at the continuing stalemate in the Peace Process and calls on the parties to show the highest sense of responsibility and to resume direct and substantive talks.
23 mai 2011 : « The EU is deeply concerned about the continuing stalemate in the Peace Process and calls for the urgent resumption of direct negotiations leading to a comprehensive solution on all tracks. »
13 décembre 2010 : « The EU believes that urgent progress is needed towards a two state solution to the Israeli- Palestinian conflict. » 8 décembre 2009. « The Council of the European Union is seriously concerned about the lack of progress in the Middle East peace process. The European Union calls for the urgent resumption of negotiations that will lead, within an agreed time-frame, to a two-state solution with the State of Israel and an independent, democratic, contiguous and viable State of Palestine, living side by side in peace and security. »

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).