La leçon de Bob, que faut-il en retenir ?

Robert Gates à une réunion de l'OTAN en octobre 2010 (crédit : OTAN)

(BRUXELLES2) L’analyse et les critiques de Bob Gates à l’égard de l’OTAN et des alliés (lire ici) sont fort justes. Mais elles sont légèrement lacunaires… si je peux me permettre.

Afghanistan : une guerre menée selon l’impetus Us

La guerre en Afghanistan a été menée effectivement, surtout par les Américains. Mais ceux-ci l’ont mené à leur guise, selon leur stratégie, et leur rythme, se souciant comme d’une guigne des vues (et des avertissements) de leurs alliés. Les Européens ont prêté main forte, malgré tout, souvent avec réticences, en multipliant les caveats. Cet investissement a, malgré tout, coûté cher aux armées européennes qui sont aujourd’hui exangues de cet engagement. Exangues au point de vue des équipements, même si elles ont tiré profit au niveau des tactiques, exangues au point de vue politique, surtout par rapport à leurs opinions publiques. L’Afghanistan agit d’ailleurs aujourd’hui comme un épouvantail pour éviter de nouveaux engagements. Et les Américains persistent dans l’erreur en prônant un désengagement très lent. Robert Gates serait, alors, un peu le pyromane qui se plaindrait que les pompiers n’arrivent pas assez vite à sa rescousse.

Le biberon américain au continent

Même hors opération, les Américains ont tout fait hier pour « biberonner » les Européens . La présence de forces en nombre, encore aujourd’hui, en Europe en témoigne. L’existence d’un programme visant à favoriser les investissements dans du matériel US à moindre coût a aussi développé un comportement d’accoutumance aux aides diverses US, proche de celui d’un toxicomane. Les responsables américains ne se sont pas aussi faute de prêter main forte à leurs industriels pour casser toute vélléïté d’autonomie industrielle des Européens. Ce qui n’a pas franchement aidé les Européens à investir. Encore aujourd’hui, en déployant – et imposant – un bouclier anti-missiles made in US, ils perpétuent cette idée que rien ne sert d’investir dans la défense puisque les Américains étaient là.

US cherche partenaire européen plus actif

Aujourd’hui, c’est un fait, les Etats-Unis sont demandeurs d’une Europe plus active, plus entreprenante, qui assure non seulement sa propre sécurité mais la sécurité des pays voisins de ses frontières. C’est somme assez récent. George Bush lors de sa dernière apparition sur le continent au sommet de l’OTAN à Bucarest, en 2008, en avait donné le « la ». Sans doute les Européens n’ont-ils pas prêté toute leur attention à ce « son » nouveau, venu de Washington. Il n’y a pas effectivement aujourd’hui d’alliés plus objectifs de la construction de la maison commune européenne que les Etats-Unis. Certains dirigeants du continent devraient en prendre de la graine.

Des Etats devenus quasi-neutres

Coté européen, les rangs des « capables » se clairsèment. Hormis l’Afghanistan, certains Européens disposant de forces armées pas négligeables – Pays-Bas, Allemagne, Pologne – sont devenus, de fait, des pays quasiment neutres dans l’intervention, à la fois pour des raisons politiques et budgétaires. Tandis que d’autres en sont réduit à jouer les utilités – Italie, Espagne, Grèce… – ou sont devenus totalement inexistants – Roumanie, Bulgarie, Portugal… -, difficultés financières obligent.

La crise budgétaire, opportunité ou enterrement de première classe

On dit souvent que la crise budgétaire peut être une belle opportunité. Ce n’est pas faux à condition de le faire intelligemment. Or, actuellement, les restructurations des armées que mènent chaque pays européen semblent, pour l’instant, menées en ordre dispersé, dans le genre « sauve qui peut »… Le « pooling and sharing » est davantage un bon mot qu’une réalité, chacun cherchant, en fait, à faire prendre par l’autre les tâches qu’il ne veut plus assumer. Et personne ne songeant à avertir ses voisins des projets qu’il a avec d’autres. Une coordination des restructurations et coupes doit être assumée, et vite, pour éviter qu’apparaissent ou s’agrandissent les « vides » et autres lacunes qui sont autant de brèches dans notre capacité de réponse.

Un imperium politique

L’avertissement de Robert Gates, même partial et partiel, ne doit donc pas être pris à la légère par les dirigeants européens, en haussant les épaules comme d’habitude. Il importe de réagir, en adulte, de façon responsable et coordonnée. Tant au niveau de l’OTAN que de l’Union européenne, il importe que l’Europe prenne en charge un peu plus sa défense, et cesse de se comporter en enfant gâté et insouciant. Les responsabilités doivent être prises au plus haut niveau. Et si possible avec un peu de débat démocratique. Un Livre blanc, une commission d’enquête parlementaire, un conseil européen consacré à ce sujet apparaissent ainsi comme un minimum. Mais il faudra ensuite vite passer aux exercices pratiques.

Une nécessaire remise en ordre

Des remises en ordre politique, stratégique, industrielle et institutionnelle doivent être opérées rapidement. Même si le prix pourra en paraître douloureux.

Coté équipement, faut-il investir uniquement dans le tout technologique ou avoir des équipements plus basiques, mais opérationnels, immédiatement, et moins chers ? Coté industries, doit-on conserver trois, quatre, cinq entreprises qui font à peu près la même chose, et se font concurrence, entre eux, et dans le monde ? Doit-on conserver des bases militaires étendues dans chaque pays ?Coté personnel, les militaires doivent-ils continuer à faire des tâches indues, telles les patrouilles « anti-terroristes » dans les gares, à l’efficacité plus que douteuse. Et doit-on continuer à mobiliser quelques dizaines hommes et femmes juste pour faire une parade lors du déplacement de trois officiers généraux ? Coté forces, doit-on garder des aviations de chasse dispersées ou ne faut-il pas avoir quatre à cinq bases, bien placées sur le territoire européen…. Bref ! comment faire moins avec mieux.

Coté institutionnel, il serait temps que l’OTAN et l’UE se tirent la bourre en cherchant à dupliquer l’une ce que l’autre fait mieux ? Quand se rendra-t-on à l’évidence qu’un petit QG civilo-militaire à l’échelle européenne serait plus rentable qu’une demi-douzaine de QG nationaux à peine opérationnels ? Combien de temps la Haute représentante de l’UE va considérer que la défense n’est pas sa tasse de thé et pas sa priorité tandis que le Parlement européen se contente d’une « sous-commission » pour la défense ? Etc.

Merci Bob !

Ceci ne sont que de petits exemples. Chacun à son niveau doit réagir et vite. Robert Gates a raison de sonner l’alarme. Les dirigeants à la fibre européenne bien trempée – comme pouvaient l’avoir Clinton ou Bush – appartiennent au passé. Les USA voient plus l’Asie comme une terre à investir que l’Europe. Mais les menaces à nos frontières ne sont pas de la théorie…

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

3 réflexions sur “La leçon de Bob, que faut-il en retenir ?

  • 13 juin 2011 à 02:50
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    merci pour cet article très fouillé.

    effectivement, on peut se demander si le modèle de l’armée ultratechnologique, poussé par les industriels, est viable. a-t-on besoin de chasseurs futuristes pour attaquer des pickups? et personne ne parle du prix comparatif. je ne suis pas sur que nos victoires, chaque missile tiré ne nous mènent pas à la ruine

    tout cela est tres clinquant, sans réserves, brillant mais tres fragile technologiquement. serions nous capables d’intervenir ainsi face à la russie pour défendre un pays d’europe de l’est? avec juste quelques semaines de munitions, j’en doute

    bel example également de l’inutilité de ces patrouilles de soldats omniprésentes dans le rer, le métro… ne servant qu’à créer une atmosphère ultrasécuritaire

    mais honnétement, quel dirigeant aurait le courage de fermer des bases militaires et de penser « européen »? sans parler de fermer des industries en concurrence en europe!

    pas sarko en tous cas, supervendeur des lobbies nucléaro-militaires, de la russie au bresil

  • 13 juin 2011 à 11:48
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    Excellente synthèse, à mes yeux… La situation n’est pas nouvelle, certes…Mais Gates , avec la « délicatesse » bien connue de nos Amis américains, mais aussi leur pragmatisme brutal, a, à juste titre, « mis ses deux grands pieds dans le plat »
    Lebougnat.

Commentaires fermés.

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