Le logiciel système de Catherine Ashton

(crédit : Chambre des Lords)

(BRUXELLES2) Lady Ashton était, devant la chambre des Lords, le 14 juin, pour être entendue par ses pairs. Une audition intéressante à plus d’un titre car elle jouait en quelque sorte « à domicile », ainsi que son chef de cabinet « bien connu » à la chambre des Lords. La Haute représentante y a livré sa ligne politique, son logiciel système en quelque sorte, en appuyant sur les points qui parlent à l’âme britannique.

On cerne ainsi une personnalité aux antipodes de l’impression brouillonne, qui a parfois pu ressortir à l’extérieur. Une femme déterminée, sûre d’elle, voire têtue, qui n’hésite pas à employer le « je » très souvent. « Moi et les Etats membres », « Moi et Hillary (Clinton) », « Mon » initiative… Elle est maître de son domaine et entend le faire savoir. Pour asseoir un pouvoir contesté (son image du pilote dans l’avion est assez illustrative), elle brandit le Traité de Lisbonne, à plusieurs reprises : Tout le Traité mais rien que le Traité, dans une lecture sans doute très méticuleuse. Revers de cette médaille, la Baroness considère qu’avant elle, c’était un peu le désert, qu’elle a hérité d’une situation qui lui pose des problèmes (en termes de budget, de personnel… lire ici). Et qu’elle doit tout faire. Quant à sa ligne politique, elle est claire et confirme ce qu’on avait pu percevoir depuis le début : un tropisme affirmé pour l’économie plus que pour la politique, pour les grands pays du monde et les Etats-Unis (cités à plusieurs reprises comme un exemple de la politique extérieure de l’Union) que les zones difficiles.

Le Traité et un stylo

Quand elle arrive comme Haut représentant, « on m’a donné le Traité – et un stylo ». Et c’est tout. Ce rôle important, qui regroupe plusieurs fonctions antérieurement occupées par plusieurs personnes (commissaire européen, Haut représentant, présidence tournante du Conseil des Affaires étrangères, de la Défense comme du développement), « existait juste sur le papier, sans aucune description, de ce que pourrait être le travail en pratique ». Et aucun « adjoint n’était prévu ». « J’ai un peu l’impression de devoir voler dans un avion, dont on doit, en même temps, construire les ailes, et que quelqu’un tente de vous couper l’aileron de direction (ou décapiter) ».

Parler d’une voix… quand c’est possible

Sa définition du service diplomatique européen et de la PESC vaut également le détour. « Je suis en train de créer un service pour les Etats membres et pour les institutions qui permette à l’Europe, quand elle souhaite parler d’une seule voix, de pouvoir parler d’une seule voix de façon plus efficace qu’elle ne pouvait le faire dans le passé ». Et Catherine Ashton réfute énergiquement tout « manque d’ambition » comme de « s’aligner sur le plus dénominateur commun ». La dynamique change au Conseil des Affaires étrangères, souligne-t-elle. « Depuis mon arrivée, 11 nouveaux ministres ont pris leurs fonctions qui ont seulement connu moi en tant que présidente. »

Droit d’initiative

La Baronne revendique d’ailleurs son droit d’initiative. « C’est dans le Traité ». Un droit d’initiative qu’elle estime utilisé de façon efficace. « C’est à mon initiative, par exemple, que nous avons imposé des sanctions sur la Syrie ». de même, elle a « entièrement réécrit (avec son collègue Füle) la politique de voisinage » européenne. Il y a une « combinaison d’actions. Nous prenons beaucoup d’initiatives mais nous sommes aussi conscients que ces initiatives nécessitent, au final, d’être soutenues par 27 Etats membres, pour qu’elle soient aussi efficaces que possible ».

Et aux Etats qui seraient inquiets de la présence des délégations de l’UE, elle a donné ces instructions à ses diplomates : « Vous avez le Traité, tous les Etats membres ont approuvé le Traité, l’ont signé, aussi faite le travail, mais dans le sens de ce que dit le traité et dans une voie pratique qui puisse aussi être au bénéfice des Etats membres sur le terrain ». Ce faisant, elle dénie la toute puissance de l’Union. Dans plusieurs pays, les délégations de l’UE ne comptent qu’une personne du SEAE, le reste est du personnel de la Commission européenne chargée notamment des problèmes de développement

La primeur de l’économie et la politique

Ashton voit son rôle de Haut représentant à la politique étrangère comme pouvoir « faire que l’économie rencontre la politique. » Et de s’expliquer : « quand j’étais commissaire au Commerce, je parlais d’un demi-milliard de personnes, pour faire de bons accords de commerce. (…) Ce que nous ajoutons aujourd’hui est la possibilité d’arriver à des accords sur nos vues politiques communes, ainsi l’économie rencontre la politique sur le terrain dans nos relations avec les grands Etats (Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud…) ou de plus petits Etats dans le monde, ou nous recherchons d’influencer ou soutenir certains pays, comme dans les Balkans, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. »

Cette primauté de l’économie se retrouve quand elle cerne le rôle du chef de délégation. Un « coordinateur » de l’action européenne. « Quand nous sommes en négociation avec certains pays importants avec qui nous avons une relation, nous ne souhaitons pas nous retrouver ayant une conversation politique qui pourrait être difficile au même moment où nous essayons de conclure une discussion sur des questions commerciales qui peuvent être à notre bénéfice pour toute l’Union européen. C’est important que le chef de la délégation contrôle l’agenda et le calendrier et soit au courant de la globalité de notre relation ».

L’ouverture des marchés, « gage de la stabilité », donne aussi lieu à de longs développements, en s’appuyant sur quelques exemples comme le Pakistan ou l’Ukraine. On voit ainsi que Catherine Ashton parle de son passé de commissaire au Commerce, elle y met une fougue et une passion qu’on ne lui connaît pas, automatiquement, sur d’autres terrains.

La différence de vues, normale dans l’UE

Sur les questions de politique étrangère sensibles, comme l’a montré l’exemple récent de la Libye, en fine politique, elle ne voit pas vraiment de problème aux différences de vues qui ne concernent « pas seulement l’Allemagne et la France » comme le lui demandait un Lord. « Ce n’est pas vraiment une surprise qu’il y ait des différences de vues. Ce qui est bien avec l’Union européenne est que vous pouvez avoir de tels débats, d’avoir tous les pays assis autour de la table et continuer de travailler pour essayer d’avoir une vision commune aussi efficace que possible ».

A noter : la Baroness passe en revue la situation en Bosnie – où on « doit développer l’idée de la perspective européenne » – dans les Balkans, en Syrie, l’Égypte et la Tunisie – où le redémarrage économique est lent, surtout avec le tourisme – l’Ukraine, la Moldavie et les conflits gelés à l’est de l’Europe ainsi que l’Iran..

La politique de défense : on ne peut pas faire plus … et c’est une bonne chose

Concernant la défense, elle insiste sur le fait que c’est une « compétence des Etats membres à titre individuel ». Après avoir cité en exemple l’opération Atalanta – qui marche très bien – et le projet de lutte contre les engins explosifs artisanaux en Afghanistan – sans citer l’agence européenne de défense – elle confirme préparer l’après Kadhafi. « Je suis particulièrement préoccupée par le vacuum qui pourrait être créé si Kadhafi s’en va et que l’Otan stoppe sa mission ». Et l’UE doit – sous mandat de l’ONU, se réparer à « construire la machine politique permettant à la population d’avoir le dialogue, un référendum, une constitution ». Sur le reste, circulez ! « Le jour où nous aurons le potentiel de faire plus pour la politique de défense n’est pas encore venu et c’est ce que je veux dire au Parlement européen. C’est aux Etats membre de décider parce que la défense est une question de souveraineté. Et je pense que c’est une bonne chose. »

Le script de l’audition dans les docs de B2

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