La situation humanitaire en Libye : « difficile mais pas désespérée »

(BRUXELLES2) + 20 millions d’euros. La Commission européenne a décidé d’augmenter son aide humanitaire à la Libye. Ce qui porte le total de l’aide européenne à 125 millions d’euros (dont plus de la moitié – 70 millions – est assuré sur le budget communautaire) a confirmé Kristalina Georgieva à quelques journalistes (dont ‘B2’) en marge du conseil des Affaires étrangères, lundi. Elle est très préoccupée de la situation dans les zones contrôlées par Kadhafi, notamment pour l’accès des travailleurs humanitaires. « Il faut trouver une solution, une solution politique, avoir une négociation sur les questions de l’accès humanitaire » plaide-t-elle. « La présence de travailleurs humanitaires, ce n’est pas juste de l’assistance, c’est un symbole pour les parties en conflit qu’on peut négocier. »

Problème dans les montagnes berbères, et dans le désert libyen. amélioration à Misrata

La situation est « particulièrement critique dans les montagnes berbères de Nafusa, les villes de Yafran et Al Qalaa sous assiégées et des besoins urgents de produits médicaux et de nourriture sont rapportées » selon un rapport de synthèse de la situation humanitaire sur place. Quelques ONG arrivent à passer. Mais « l’assistance par les organisations internationales reste rare, erratique et non coordonnée. »  « Nous menons également des négociations pour ouvrir un corridor d’accès humanitaire vers Nafusa » explique la commissaire. Mais « ce n’est pas nécessaire qu’il soit sécurisé par les militaires, c’est l’option préférée actuellement. »

Autre préoccupation pour les responsables humanitaires — une situation peu couverte médiatiquement —, celle du sort des populations tchadiennes bloquées à Koufra, Sabbah et dans d’autres villes du désert.

En revanche, à Misrata, le déblocage du port permet d’améliorer peu à peu l’approvisionnement humanitaire. Un bateau de l’Organisation internationale des migrations est parti de Benghazi le 20 mai, transportant 150 tonnes de nourriture, un hôpital de campagne et différents équipes d’ONG ; il a évacué 600 personnes. Un autre navire du CICR est parti le 22 mai de la ville tenue par l’opposition libyenne et restera 10 jours au port pour servir de base pour les opérations à Misrata.

EUFOR : pas nécessaire, pas souhaitable

Malgré tout, la commissaire ne pense pas que l’intervention d’Eufor Libya soit nécessaire « Pas pour l’instant » souligne la commissaire. L’utilisation de moyens militaires pour le soutien humanitaire n’est concevable « seulement s’il n’y a pas d’autre moyen.. » explique-t-elle. « Or, actuellement, si l’accès est difficile il n’est pas impossible ». La commissaire est, sur ce point, sur la même ligne que l’OCHA dont elle partage le point de vue.« C’est une boite (de Pandore). Si vous commencez à l’ouvrir, vous ne savez pas quand vous la refermerez. Cela crée un précédent qui sera applicable non seulement à cette crise, mais à d’autres. Elle sera revendiquée par d’autres personnes qui ne seront pas animées des mêmes bonnes intentions que l’Union européenne. (…) Plusieurs Etats membres partagent ce point de vue, de prudence. » a-t-elle expliqué.

850.000 de personnes ont fui la Libye dont 2/3 de Libyens

Au total, selon les dernières chiffres d’OCHA (en date du 23 mai) près de 850.000 personnes ont fui la Libye dont environ 332.000 Libyens (*) et 275.000 ressortissants des pays tiers. Mais cette situation est très mouvante. Il y a aussi des mouvements dans l’autre sens. « Nous assistons à certains retours. Des personnes qui avaient fui en Egypte reviennent vers Benghazi. Etc… » explique la commissaire.

File de Bangali au camp de Ras Jedir en Tunisie, mars 2011 (crédit : CICR)

Le mécanisme de protection civile toujours activé

11 pays de l’Union européenne (Belgique, Bulgarie, Allemagne, Espagne, France, Hongrie, Grèce, Italie, Malte, Suède, Royaume-Uni) ont offert des capacités aériennes pour aider au rapatriement des étrangers ayant fui la Libye. 157 vols avaient été organisés permettant le retour dans leur pays de près de 32.000 personnes, selon des sources européennes. Le mécanisme de protection civile, activé pour l’opération « Pegasus », d’évacuation des citoyens européens, reste en fonction. Et 8 Etats membres ont bénéficié d’un cofinancement européen dans ces opérations de transport à hauteur de 10,5 millions d’euros. Précisons que si certains vols sont civils, d’autres ont été organisés avec des moyens militaires…

Mais ce n’est pas suffisant ! La situation dans les camps notamment en Tunisie reste cependant tendue. « Il reste des problèmes de sécurité dans les camps de transit. Et les autorités tunisiennes appellent la communauté internationale à accélérer l’évacuation des migrants de ces camps » explique le dernier rapport de situation. Et un certain nombre de personnes restent bloqués en Tunisie, essentiellement des personnes qui craignent de retourner dans leur pays ou sont réellement « réfugiés » : 30% de Somali, 22% de Soudanais, 16% d’Erythréens et 5% d’Irakiens.

Les pays voisins supportent le maximum du poids des réfugiés, l’Europe un minimum

Au total (*), la Tunisie a accueilli depuis le début des évènements plus de 425.000 personnes déplacées (dont seulement 46.000 nationaux), l’Egypte près de 300.000 (dont 96.000 nationaux), le Niger 67.000 (nationaux essentiellement), le Tchad 25.000 (idem), l’Algérie 19.000 (dont 1.000 nationaux)… L’Italie et Malte 12.000 seulement !

(*) Mise à jour des chiffres, petite confusion sur le chiffre des Libyens. Et détails des nationaux reçus par chaque Etat.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).