J. Martonyi (Hongrie) : régler la situation libyenne à long terme ne se résume pas à l’opération militaire

(BRUXELLES2/Entretien) Avant le Conseil des ministres des Affaires étrangères du 12 avril, j’ai pu posé quelques questions au ministre Hongrois des Affaires étrangères (la Hongrie assure la présidence de l’Union européenne), Janos Martonyi, et recueillir ses impressions sur la situation politique et humanitaire en Libye. Une approche intéressante car elle émane d’un homme qui a connu « l’autre coté » du rideau de fer, était aussi aux manettes de la diplomatie hongroise lors de l’adhésion du pays à l’OTAN et de l’intervention au Kosovo en 1999.

La Libye semble dans une impasse politique, qu’envisagez-vous pour sortir de là …

La question c’est comment construire la transition en Libye. C’est un problème que nous avons à chaque fois qu’il y a une dictature. Dans un régime politique autoritaire, aucune opposition bien organisée ne peut se former. On ne peut même pas apprécier la notion de l’opposition en tant que telle (comme nous le faisons dans nos démocraties). Il est pourtant évident qu’on ne peut pas continuer à gouverner à l’ancienne, sans présenter une réelle alternative pour surmonter les difficultés. Dans cette situation extrêmement complexe et préoccupante, la communauté internationale a une responsabilité importante comme les pays voisins qui ont un intérêt direct dans la stabilité de la région. (…) Nous avons vu la très large solidarité internationale qui vient d’émerger en moins d’un mois pour tenter de juguler la politique dévastatrice et les atrocités débridées du régime Kadhafi. On ne peut pas parler d’une impasse. Mais il faudra encore du temps pour trouver les réponses les plus adéquates, autant sur le plan militaire que politique et social, en impliquant tous les acteurs concernés, y compris l’opposition libyenne.

« Dans un régime politique autoritaire,
aucune opposition bien organisée ne peut se former »

La plupart des pays de l’Est semblent réticents sur une opération militaire en Libye. Comment l’expliquez-vous ? Quelle est la position de la Hongrie ?

Je ne pense pas qu’il existe une prise de position particulière à l’Europe centrale et orientale sur la Libye. Chaque pays de notre région a une approche de cette question en fonction de son adhésion à l’OTAN ou à l’UE, tout en participant aux décisions de ces organisations. Pour la Hongrie, bien que nous ne soyons pas membre du Conseil de sécurité de l’ONU, notre pays a toujours soutenu l’adoption et l’exécution des deux résolutions du Conseil (1970 et 1973) relatives à la Libye. Nous soutenons aussi l’intervention de l’OTAN depuis le début. Un choix qui obéit d’une part à la priorité donnée à la protection de la population libyenne et, d’autre part, à l‘efficacité militaire qui peut être assurée sous la direction de l’OTAN. Nous aurions été content si le régime de Kadhafi avait suivi les résolutions du Conseil de sécurité de sa propre volonté. Mais il est devenu clair très tôt que sans une intervention militaire déterminée, une effusion de sang restait possible qu’il fallait absolument empêcher.

« Sans une intervention militaire déterminée,
une effusion de sang restait possible qu’il fallait absolument empêcher »

Vous ne participez pas à cette mission ?

Aucune demande expresse ne nous a été adressée, ni en relation avec les opérations militaires actuelles (pour protéger la population civile et pour contraindre le régime à un embargo d’armes, ainsi qu’au respect de la zone d’exclusion aérienne), ni pour une contribution militaire hongroise. Il faut néanmoins souligner que l’OTAN a pris en charge la direction intégrale des opérations militaires. Une décision prise par consensus, auquel a pris part la Hongrie.

« Le règlement de la situation libyenne à long terme
ne se résume pas à l’opération militaire »

Jusqu’à quand continuer les opérations ?

Le mandat prévu par la résolution du Conseil de sécurité stipule de continuer les opérations tant que la protection de la population les rendent nécessaires. Mais, on reste également conscient que le règlement de la situation libyenne à long terme ne se résume pas à l’opération militaire. La priorité est que le peuple libyen puisse prendre son destin en main.

Vous avez été en Egypte récemment, quel sentiment en tirez-vous sur la situation humanitaire en Libye ?

Effectivement, nous devons consacrer toute notre attention à la situation humanitaire que ce soit en Libye ou dans les territoires bordant ses frontières. Lors de ma visite, j’ai pu constaté que si la situation humanitaire reste encore maîtrisable grâce aux efforts des autorités locales et des organisations internationales ou des ONG travaillant sur le terrain. Mais elle s’avère toujours incertaine et peut tourner au pire. L’UE doit continuer à élaborer des plans pour soutenir ces actions humanitaires pour protéger la population civile. Cela permettra si la situation le rend nécessaire, d’appuyer les efforts de l’ONU.

Ne devrait-on pas déployer – comme on l’a fait dans d’autres crises (Géorgie, Yougoslavie) des observateurs européens aux frontières de pays qui peuvent être fragiles (Niger, Soudan, Tunisie) afin d’observer la situation, de prévenir de possibles dérapages ?

La question du déploiement des observateurs de l’Union européenne ne s’est pas encore posée concrètement. Mais pourquoi pas. L’Union continue à poursuivre des consultations avec les partenaires internationaux (NB : l’Union africaine) ainsi qu’avec les pays de la région. Et c’est sur cette base qu’on pourra prendre des décisions sur la forme de notre action ultérieure.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).