L’OTAN traîne-t-elle sur les frappes en Libye ? Explications

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(BRUXELLES2) La question taraude nos amis arabes. L’OTAN traîne-t-elle sur les frappes en Libye ? J’étais invité sur Al Jazeera (langue arabe) hier soir, pour tenter d’y voir plus clair. Nous devions faire un débat avec le général Abdel Fatah Younès, l’ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi passé à l’opposition et aujourd’hui chef d’Etat-Major des forces du CNT. Mais la liaison technique n’a pas pu se faire. Et se sont donc succédé deux interviews. Le porte-parole de l’OTAN s’étant défilé, j’avais la difficile tâche de donner à la fois le point de vue de l’Alliance (tout arrive!) et mon propre sentiment d’observateur. Autrement dit un joli numéro d’équilibriste…

Un sentiment d’incompréhension à dissiper

La tentation de voir un « complot » est grande dans l’opinion arabe qui ne comprend pas la prudence de l’OTAN sur Kadhafi, et y voit comme la tentation de préserver le pouvoir, de faire une sorte d’équilibre entre les pro et les anti-Kadhafi. Un sentiment conforté par l’impression que les Occidentaux n’avaient pas la même prudence, la même hésitation, dans le passé en Irak, ou encore aujourd’hui en Afghanistan (on peut difficilement dire le contraire). La situation est d’autant plus sensible car plusieurs Etats – le Qatar, les Emirats arabes unis et aujourd’hui la Jordanie – sont aujourd’hui engagés dans l’Alliance. Il y a donc beaucoup d’impatience et d’incompréhension également. Et une nécessité d’explication, plus franche et complète.

Nuances du général Younès

Précisons tout de suite que le général Younès (avec qui la liaison avait pu finalement être établie) a modéré ensuite ses propos. Alors que mardi, il avait dénoncé « l’inaction » de l’OTAN, dans la conduite de l’opération « Unified protector », il a arrondi les angles : « je demande à l’OTAN de faire tout ce qu’elle peut. Nous sommes sûrs et certains que les pays de l’OTAN ont de bonnes intentions. Mais il faut voir qu’il y a ici un peuple qui souffre. Je vous demande d’agir aussi vite que possible »(*).

« Il y a ici un peuple qui souffre.
Je demande (à l’OTAN) d’agir aussi vite que possible ».
Général Younès

Huit éléments d’explication

On peut cerner plusieurs éléments dans ce ralentissement de l’action depuis la prise de contrôle de l’OTAN sur l’opération en Libye menée auparavant en coalition (opération Odyssey Dawn). Certains purement objectifs, d’autres tiennent à la mécanique militaire… et politique.

Premier facteur : la météo

Totalement objectif et externe, mais à ne pas oublier tout de même

Deuxième facteur : la transition de commandement vers une structure rigide

La transition du commandement – le passage d’un commandement national coordonné (en coalition) à un commandement intégré – ne peut se faire en quelques minutes. L’OTAN vient de prendre le commandement et il lui faut un peu de temps pour assurer la bonne transition.

Cette structure de commandement – la « machinerie » de l’OTAN, comme l’a dénommée Nicolas Sarkozy, est certainement plus lourde qu’une structure de commandement national. En France, la chaîne de commandement entre le président de la République, son chef d’Etat-Major particulier (Benoit Puga, ancien chef de la direction des Renseignements militaires) et le chef d’Etat-Major des armées (l’amiral Guillaud qui est aussi son ancien chef d’Etat major particulier) est certainement plus rapide et plus directe.

Le fait que la majorité des commandements dépend des Américains – qui se sont pourtant retirés de l’action offensive – et qu’aucun commandement ne soit confié à un Français et un Britannique et le fait que certains moyens militaires – américains et français notamment – restent sous commandement national ne facilitent pas non plus la tâche du commandant d’opération.

Troisième facteur : la division politique de l’Alliance

La division politique entre les pro et les anti-interventions au sein de l’Alliance ne facilite pas la chose. Comment mener des opérations alors qu’une grosse minorité de l’Alliance (Turquie, Allemagne, et une bonne partie de l’Europe centrale et orientale) est contre ces opérations. Et que, contrairement, à tout ce qui est affirmé, tout n’est pas vraiment « calé » entre les Alliés. Les discussions entre ambassadeurs de l’OTAN au NAC continuent. Il faut aussi prendre en compte les évolutions politiques au sein des pays sur la question libyenne : les USA en début de campagne électorale, l’Italie qui évolue d’une réticence aux opérations à un engagement plus fort, l’Allemagne neutre et neutralisée avec un couple défense-affaires étrangères qui ne fonctionne pas parfaitement…

Quatrième facteur : l’interprétation de la résolution 1973

Plusieurs notions de la résolution 1973 du Conseil de sécurité peuvent prêter à des interprétations différentes. Car ce sont des notions, somme toute nouvelles, dans les opérations internationales. Le débat n’est pas théorique. De leur interprétation dépend la marche des opérations.

Il en ainsi de la notion de « protection des civils« . Son interprétation n’est certainement pas la même dans tous les pays de l’Alliance et dans les pays arabes. Ainsi récemment un expert égyptien interrogé par Al Jazeera expliquait qu’un homme de la rebellion, venant de la population, avec des armes à la main était un « civil » qu’il fallait protéger. Ce n’est certainement pas la même lecture au QG de l’OTAN. Le commandant de l’opération, Charles Bouchard, insistait dans les premiers jours sur la nécessaire « neutralité » totale entre les combattants sur le terrain. Pour les Français ou Britanniques, voire les Américains, le camp est très clair, il s’agit de permettre de « desserrer l’étreinte sur les villes tenues par l’opposition » ainsi que le mentionnait le président Sarkozy, allant même plus loin jusqu’à estimer que « l’armée devait rentrer dans les casernes et s’éloigner des villes ». On le voit il y a une singulière différence d’interprétation.

Idem sur la notion de « forces d’occupation« . Est-ce l’interdiction de toute présence au sol sur laquelle persiste l’OTAN. Ou – même s’ils ne l’avouent pas officiellement mais le reconnaissent à mi-mot – admet-on la présence d’éléments au sol, « de liaison », de « guidage » voire de formation et d’entrainement, qui ne sont pas des forces défensives ou de quadrillage d’un territoire. Mon avis : La notion de « forces d’occupation » fait plutôt pencher la balance dans le second sens.

Enfin, que penser de « l’embargo sur les armes », vise-t-il le territoire libyen ou uniquement le pouvoir de Kadhafi. L’utilisation dans la résolution de la terminologie  » Jamahiriya arabe socialiste libyenne » prête à plusieurs interprétations : soit on estime qu’elle n’est ni plus ni moins que la dénomination officielle de l’Etat membre de l’ONU (c’est l’interprétation juridique classique du droit international), soit on estime qu’elle ne vise que le pouvoir de Kadhafi (l’interprétation politique).  Mon avis : l’interprétation « classique » de l’Etat me semble être la bonne.

Cinquième facteur : la réalité militaire sur le terrain, une guerre à terre plutôt qu’une guerre en l’air

Les frappes ne sont plus aussi faciles qu’au premier jour. A ce moment là, l’effet de surprise et de désorganisation des forces libyennes a certainement joué. De plus, il s’agissait de détruire des objectifs assez gros, bien distincts. Entretemps, les forces libyennes se sont réorganisées. Et fidèles à leur esprit qu’un mort civil vaut moins qu’un mort militaire (ce qui est le contraire dans le camp occidental), elles mêlent habilement civils et militaires, s’abritant derrière les civils pour progresser. Elles disposent encore de forces de frappe sol-air, mobiles, donc difficilement détectables et neutralisables, qui ne compliquent la tâche des forces aériennes (dans la dimension frappe).

Mais surtout les forces libyennes opèrent à terre avec des moyens assez basiques : frappes de mortier ou missiles Grad mobiles, mitrailleuses lourdes montées sur véhicules légers, snipers sur les toits ou dans les habitations… Autant de moyens facilement déplaçables et placés près d’habitations. Car le but n’est pas seulement de gagner du terrain (au sens militaire) mais aussi de semer la terreur dans la population pour s’assurer de sa fidélité.

Avec ce type de tactiques, le meilleur dispositif aérien ne peut rien. Et l’OTAN craint plus que tout, dans cette opération très sensible politiquement, et visible médiatiquement, des possibles dégâts collatéraux qui menaceraient l’opération même.

Sixième facteur : l’organisation des forces d’opposition

Les forces du CNT sont en pleine organisation. Parties de zéro – ou quasiment zéro – elles doivent passer d’une force de défense urbaine – type Garde nationale – capable de tenir ou reconquérir une ville à une force offensive, type commandos armés, capable de prendre des villes – qui ne sont parfois pas tout à fait amicales (Syrte par exemple). A cette organisation, il manque aussi la bonne liaison entre ces moyens (terrestres) et les moyens (aériens) de l’OTAN. Elément compliqué par l’interdiction édictée d’avoir des troupes « d’occupation » sur le sol libyen. L’approvisionnement de Misrata est déjà une bonne chose. Il devrait sans doute être complété par un transfert de forces de la CNT par voie de mer.

Septième facteur : la loi de la guerre

Cette intervention ne peut certainement pas venir à bat, en quelques jours, d’un régime qui a duré 42 ans et qui a décidé de mener une lutte sans merci contre ses opposants. La comparaison avec la Tunisie et l’Egypte n’est pas possible. Car dans ces deux cas, l’armée s’est soit rangée du coté de l’opposition, soit au minimum a été d’une neutralité. Dans le cas présent, l’armée reste encore, en partie, fidèle au régime. Et surtout ses forces de sécurité spéciales, n’hésitant pas à recourir à des mercenaires (africains mais aussi d’Européns de l’Est ou de l’ex-Urss). La reconquête d’un territoire tel que celui là, face à un adversaire plus coriace qu’on le pensait, ne se fera pas en 2 ou 3 jours. Et pas uniquement par des moyens militaires.

Huitième facteur : l’opposition marque des points sur les autres fronts

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens« . Cette phrase de Clausewitz, souvent citée, peut aisément être reprise pour qualifier la situation politico-militaire dans la crise libyenne. L’objectif de cette offensive des insurgés comme de  l’Union européenne et de la plupart des pays de l’OTAN (y compris la Turquie et l’Allemagne) est le même : la chute du régime Kadhafi. Et d’autres fronts sont ouverts actuellement. Les contacts politiques se multiplient – même si rien ne débouche concrètement. Quelques anciens du régime continuent de le quitter. Et, au fil des jours, le CNT renforce sa crédibilité.

Après la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Italie a reconnu le CNT comme « seul interlocuteur légitime« . C’est un point de bascule dans un Etat très proche du régime libyen et aux nombreux contacts économiques et politiques. Au sein de l’UE, il ne reste en fait que l’Allemagne – parmi les grands Etats – à maintenir une prudence dans cette approche. « L’Allemagne reconnait le CNT comme un des interlocuteurs mais pas le seul » m’a confirmé un diplomate européen. Position qui reste encore officiellement celle de l’Union européenne. Le porte-parole de Cathy Ashton l’a confirmé, mercredi.

Les sanctions économiques et financières, elles aussi, commencent à jouer – sanctions qui pourraient être renforcée dans les jours qui viennent si l’UE adopte des sanctions visant les ressources du pétrole et du gaz.

Dans un pouvoir qui avait trois moyens essentiels pour tenir – la fidélité et loyauté au chef, la terreur et l’argent -, les deux derniers sont en train de s’effriter. Et la pression conjugée du politique, du militaire et de l’économique finira bien par le faire tomber

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(*) Merci à Labib le correspondant d’Al Jazeera à Bruxelles pour ses explications et aux traducteurs d’Al-Jazeera (je ne suis pas, encore, très ‘fluent’ en arabe 🙂 ).